lundi 9 mai 2016

Nous avons « bolchévisé » l’appareil militant maurrassien


Christian Bouchet : Cher Sylvain Roussillon, pourriez-vous nous expliquer ce que fut la Génération Maurras, dans quelles circonstances se créa-t-elle et qui en furent ses participants ? 
Sylvain Roussillon : Le terme Génération Maurras est une appellation générique, qui a été utilisée a posteriori pour identifier la flambée militante qu’à connu le mouvement d’Action française (RN – Restauration nationale) de la fin des années 1980 jusqu’en 1992. 

La mort de Pierre Juhel, le fondateur de la RN, a semblé sonner la fin du mouvement d’Action française. Pour beaucoup, son successeur, Guy Steinbach, fait d’avantage figure d’exécuteur testamentaire que de successeur. La RN ne s’est en effet toujours pas relevée des blessures infligées par les différentes scissions et départs qui ont rythmé la vie du courant maurrassien depuis une dizaine d’années : la majorité des étudiants et plusieurs personnalités avec la Nouvelle Action française de Bertrand Renouvin, les activistes parisiens et provençaux notamment qui, en réaction, créent avec Bernard Lugan, un éphémère Comité royaliste pour un ordre nouveau qui ira précisément se fondre au sein du mouvement Ordre nouveau, la quasi-totalité des sections et fédérations de province fédérées par Guy Rérolle au sein de la Fédération des unions royalistes de France et, juste après le décès de Juhel, une ultime scission, née en Normandie, entraîne le départ de quelques dizaines de « néo-légitimistes » qui fonderont la Garde blanche. 

L’université d’été 1982 de l’AF, le Camp Maxime Real del Sarte, est une catastrophe sur le plan de la faiblesse des effectifs mobilisés (une dizaine de militants) et le mouvement semble alors à l’agonie. 

Pourtant, des embryons de sections fonctionnent à Rouen, Bordeaux, Besançon et à Rennes autour de Jean-Philippe Chauvin. Par ailleurs, la RN reçoit le ralliement du Mouvement royaliste français un mouvement né des débris de la FURF et d’une dissidence des amis de Renouvin, le COPCOR. Le principal apport du MRF consistant en son groupe étudiant de Paris II-Assas, le Cercle Jacques Bainville. 

C’est dans ces conditions qu’une section voit le jour en 1983 à Dijon. Lycéen à l’époque, j’en fus le fondateur et le promoteur, rassemblant péniblement des individualités et des énergies éparses. Notre force fut très probablement à l’époque d’avoir été presque complètement coupés des instance nationales et de tout autre groupe. Cet isolement nous autorisa un développement original, tant sur le plan intellectuel que sur celui des pratiques politiques. Isolés et sans moyens, nous fûmes obligés de trouver seuls les ressources humaines, matérielles, financières et militantes qui nous manquaient. Laissés sans consigne du « national », sans instruction, sans directive, et assez peu désireux d’en recevoir il faut l’avouer, nous avons mis en pratique un empirisme organisateur à notre sauce. 

En l’absence d’un journal étudiant, nous avons ainsi pu créer le nôtre dès 1984, Le Feu-Follet. Certes nous y développions des thématiques maurrassiennes et d’AF, mais nous découvrions ensemble Evola, Guénon, von Salomon, Junger, Niekish, José-Antonio, Sorel, le cercle Proudhon, Gramsci, les situationnistes… 

Doté d’un local que nous financions grâce à une cotisation volontaire récupérée auprès des lycéens et étudiants qui bossaient durant leurs vacances, disposant de notre propre matériel d’impression, sponsorisés parfois par quelques anciens qui appréciaient manifestement cette indépendance, nous n’avons pas tardé à engranger les succès. Les grèves étudiantes et lycéennes qui éclatèrent en 1987 notamment, nous pûmes constater les progrès réalisés en quelques années : aucun des trois plus grands lycées de Dijon, Carnot et Montchapet (publics) et Notre-Dame, ne rejoignit le mouvement. La gauche fut défaite en fac de Droit, en Médecine et, après un sévère affrontement physique, en Pharma. Nous nous payâmes même le luxe de contre-attaquer en Lettres. Lors des élections universitaires qui suivirent immédiatement ces incidents les listes Action française étudiante enlevaient plus de 20% des suffrages en fac, avec des pointes en Droit, Médecine, Pharma et Histoire et même un étonnant 2,76% (compte tenu de l’étiquette et du profil de la spécialité) en Psycho… 

Je me souviens d’un article de Libé paru à l’époque dans un style « focus sur la province » et donnant la parole au responsable du club de la LDH à Carnot expliquant, désabusé, que dans ce lycée, le « débat politique se réduisait désormais à un affrontement entre les militants de l’AF et du FN, et dont les premiers sortaient toujours gagnants ». Il faut d’ailleurs souligner que c’est cette même année 1987 que nous lançâmes un journal d’AF spécifiquement lycéen, Insurrection, sorte de fanzine mensuel dont le tirage oscillait entre 500 et 1.500 exemplaires. Notre implantation dans les lycées s’en trouva sans conteste renforcée. Au début de l’année 1988, l’UNEF-ID et les trotskistes lambertistes qui la dirigeaient vinrent négocier une trêve avec nous. 

Année du « Millénaire Capétien », 1987 fut aussi pour notre section l’année où nous sortîmes définitivement de notre isolement protecteur mais réducteur. L’un des nôtre, et non le moindre, Nicolas Portier fut en effet nommé au poste de Secrétaire général étudiant. Il s’entoura assez rapidement d’une équipe issue de sa section d’origine, Guytos (pseudo) au Service d’ordre, Marie-Françoise Poisier aux moyens logistiques, moi-même chargé de mettre en place une structure spécifiquement lycéenne, l’Action française lycéenne (AFL). Le Feu-Follet fut promu au rang de journal national des étudiants d’AF tandis qu’Insurrection se voyait réservé le même sort, avec une variante, puisque le journal lycéen disposa de près d’une dizaine d’éditions locales. Le groupe dijonnais pu travailler en s’appuyant sur les éléments les plus dynamiques qui existaient en Ile-de-France, le CJB de Paris II-Assas, la section de la Sorbonne, celle du XXème arrondissement, et bientôt Versailles. 

En quelques années, la région parisienne, comme une bonne partie du territoire national se couvrit de groupes et sections militantes. J’estime, sans gonfler les chiffres, que nous avons vraisemblablement atteint les 5.000 adhérents à l’époque, soit directement à la RN, soit (et surtout) dans les « satellites » AFE et AFL. 

Pour ne prendre que l’exemple de notre implantation étudiante en Ile de France, nous disposions à l’époque de quelques « bastions » (Assas, Malakoff, La Sorbonne - 11% des voix aux élections -, Sceaux), nous étions solidement implantés à Nanterre (5% des voix aux élections et 1 siège, le premier élu « de droite » depuis 68, un transfuge de l’Union des étudiants communistes), à l’École du Louvre, dans certaines écoles de commerce, à Dauphine, dans certaines Prépas. Des groupes clandestins fonctionnaient dans les bastions de l’extrême-gauche (St Denis, Tolbiac, Jussieu). Nous disposions en parallèle de près de 60 ou 70 sections de lycée en Ile de France avec des implantations très hétérogène ; une assez forte présence dans l’ouest-parisien et les Hauts-de-Seine ou les Yvelines, mais aussi des groupes actifs et importants en Seine-St-Denis (plusieurs LEP) et dans des établissements des XVIIIème, XIXème et XXème arrondissements. 

Il est intéressant de noter que cette embellie ne fut pas le fruit ou la conséquence d’évènements extérieurs : ni guerre d’Indochine ou d’Algérie à l’horizon, aucune réaction à un mouvement soixante-huitard… Nos résultats furent le fruit d’un travail quotidien, régulier, permanent, souvent ingrat, mais qui s’avéra payant. Le fait que nombre d’entre nous n’appartiennent pas à des familles de traditions royalistes nous libéra des vieilles querelles et des icônes incontournables, le fait que certains, dont moi, soient issus d’un premier engagement politique à l’extrême-gauche (LCR, PCI, PAC, UEC…) donna à cette génération une discipline et une rigueur qu’on ne retrouve généralement pas dans le reste des mouvements monarchistes ou nationalistes ou il est de bon ton de militer dans une ambiance enrobée de bohême individualiste. Certains à l’époque nous accusèrent de « gauchisme »… Ils avaient raison sur la forme, et tort sur le fond. Sur la forme nous avons forgé un appareil politique qui n’avait rien à envier, en efficacité et en intensité, à n’importe quel groupe trotskiste ; sur le fond, et malgré des lectures parfois hétérodoxes, nous ne nous sommes jamais écartés des grandes lignes de la pensée maurassienne. « Au pire », nous avons exhumé des textes et des articles que par orthodoxie maladive ou par ignorance, la direction de l’époque avait laissé dormir dans la poussière ne voulant retenir de Maurras qu’un catéchisme immuable. Oui, nous avons « bolchévisé » l’appareil militant et certaines méthodes archaïques ; non, nous n’avons jamais dévié de la ligne maurrassienne du mouvement. Nous nous sommes sur ce plan contentés de sortir des sentiers bien balisés de quelques textes incontournables, en allant aux sources, en épluchant articles et textes oubliés, notamment ceux qui dataient d’avant 14. 

J’ajoute enfin que nous avons à l’époque tenté de lancer deux syndicats pour relayer nos activités en facs et en lycées et servir de « sas militant » à des sympathisants potentiels, non encore décidés à franchir le pas de l’adhésion. Côté étudiant, ce fut le Renouveau universitaire (à ne pas confondre avec le Renouveau étudiant fondé quelques mois après par le FN pour tenté de nous concurrencer sur un terrain que nous tenions déjà solidement). Le RU fut un demi succès (ou un demi-échec, c’est selon…). Certaines de ses thématiques universitaires ont fini par percer (comme la notion d’autonomie des Universités, et il est amusant de retrouver parfois, dans les discours de certains ministres des phrases qui, à la virgule près, sont issues de nos textes…), d’autres non. Électoralement, la plus belle des réussites du RU demeure la fac du Mans avec un RU à plus de 25%, premier syndicat étudiant du campus manceau… 

Côté lycéen, j’avais initié la Coordination autonome des lycées dont les initiales rappelaient, c’était voulu, celle du mouvement post-soixante-huitard de Michel Recanati et Romain Goupil. Mon passé d’ex-JCR n’y était vraisemblablement pas étranger. L’idée était, grâce à cette étiquette souple et équivoque de nous introduire dans des établissements scolaires très hostiles, d’y susciter des noyaux sympathisants, puis de transformer ces noyaux en groupes AFL. Cette tactique à connu un certain succès dans quelques lycées de banlieue Nord et Est ainsi, si je me souviens bien qu’à Jacques-Decour, le propre lycée de Recanati grâce à un certain Stéphane G. dont j’ai malheureusement perdu la trace depuis. 

Il faut noter que cette CAL connu d’autres succès, une délégation étant reçu en 1990 au Ministère de l’Education à la suite d’une manifestation sauvage et non autorisée au cœur du Quartier Latin, ou en parvenant à s’infiltrer dans la grande manif unitaire de la FIDL et de l’UNEF la même année en détournant un bon tiers du cortège… A Lyon, la CAL avait pris le contrôle de la Fédération des lycéens lyonnais et fut donc de ce fait le principal mouvement de la contestation lycéenne dans le Rhône. Une exception mérite d’être mentionnée… A Dijon, lorsque les instruction pour constituer une CAL furent transmise, les responsable nous indiquèrent que cela n’était pas nécessaire, l’Action Française Lycéenne, sous ses seules couleurs, ayant déjà pris le contrôle du mouvement. 

Christian Bouchet : Quelles furent ses actions militantes et intellectuelles de cette « Génération Maurras » ? 
Sylvain Roussillon : Les actions militantes furent extrêmement nombreuses. Nous avions « le culte » de la mythologie Camelots du Roi. A ce titre, nous multiplions les actions militantes classiques (collages, tractages, bombages, pose d’autocollants, ventes à la criée) avec des opérations « coups de poings ». Il n’était pas rare en Ile-de-France que des collages se déroulent dans des secteurs différents chaque soir de la semaine, et qu’il y ait 4 à 5 tractages quotidiens pour autant de ventes à la criée. L’objectif était vraiment de tenir le terrain. Très rapidement l’hostilité des groupes d’extrême-gauche nous a obligés à réagir et à nous doter d’un Service d’ordre très opérationnel. Celui-ci était constitué d’un groupe très mobile, très entraîné et rapidement mobilisable en moins d’une demi-journée, le Service d’ordre central. Le rôle du SOC consistait aussi à infiltrer les rangs adverses avec l’aide de militants AFE ou AFL. Le SOC disposait même de sa propre « cellule médicale » composée d’un interne en médecine et de 3 ou 4 étudiantes infirmières. En cas de besoin, le SOC (une vingtaine de militants) pouvait mobiliser une seconde ligne (une centaine de militants), voire une troisième ligne (130 militants supplémentaires). 

Les opérations les plus spectaculaires de l’époque furent les attaques commandos lancées contre une émission de Pollack, une réunion de JF. Kahn avec L’Évènement du Jeudi, l’attaque du théâtre des Bouffes du Nord (Affaire Delavault), de certains cinémas lors de « l’affaire Scorsese » (La dernière tentation du Christ). Nos objectifs étaient de maintenir un appareil militant combatif, en perpétuel état de veille et d’action. Nos plus belles opérations militantes demeurent cependant la résistance aux deux interdictions du défilé de Jeanne d’Arc, notamment la seconde fois, en 1991, l’affaire Boudarel avec les différentes attaques contre Jussieu, et notre défilé à travers le Quartier latin (2.500 manifestants d’après la police, 4.000 d’après nos comptages) jusqu’à Jussieu ; les affrontements des « jeudis de la Sorbonne » enfin, qui en 1991/1992 nous permirent de saigner à blanc les effectifs militants de l’extrême-gauche universitaire parisienne. 

Évidemment, un tel activisme, une telle présence sur le terrain n’allaient pas sans de nombreuses tracasseries policières. Nous fûmes contraints de mettre en place un service d’aide juridique gratuit composé d’avocats sympathisants ainsi que de réactiver le « Denier de Jeanne d’Arc », compte ouvert en permanence pour payer les frais de justice et les amendes qui touchaient nos militants. 

Il faut cependant noter que « l’appareil militaire » demeura toujours subordonné à « l’appareil politique ». C’est probablement la raison qui explique que nous sommes toujours apparu comme très disciplinés et que nous n’avons jamais connu de dérives gudardes ou de tentations terroristes. 

Il est aussi nécessaire de souligner que les éléments constituant le SO n’étaient pas des militants « à part ». Ils continuaient à travailler dans leur section « régulières » fac, lycée ou groupe géographique comme n’importe quel autre militant. Il n’y avait pas, du moins formellement, une « aristocratie des gros bras » comme cela se voyait parfois chez d’autres… Quelle que soit sa structure de rattachement, un militant d’AF restait avant tout un militant d’AF ; c’est ainsi que par exemple, l’efficace « second » de Guytos à la tête du SOC, Jean-Marie D. demeurait un militant très actif au sein de sa fac de Paris II. La seule hiérarchie au mérite que nous avons mis en place fut de rétablir, en toute illégalité, les « grades » entre simple « Ligueur », « Camelot », « Commissaire des Camelots » et « Commissaire général ». Ces distinctions ne venaient pas récompenser tel ou tel tape-dur ou intello brillant mais valorisait un degré dans l’engagement militant et la prise de responsabilités. 

Notre activisme militant, la qualité intellectuel de certain de nos cadres ou adhérents, ont fait que rapidement le mouvement a généré un intérêt nouveau au sein d’une certaine élite intellectuelle. Le Feu-Follet fut le premier creuset de ce renouveau intellectuel bientôt relayé par deux revues que certains ont voulu mettre en concurrence alors qu’elle m’ont toujours semblée complémentaire, la vieille Revue Universelle reprise en main par Nicolas Kessler, un brillant étudiant sorbonnard, ancien khâgneux de Louis-le-Grand, qui modernisa la maquette et réactualisa l’équipe rédactionnelle avec pour ambition d’en faire la revue du mouvement ; et Réaction, une revue maurrassienne plus hétérodoxe, ou plus indépendante, lancée notamment par un autre sorbonnard, Jean-Pierre Deschodt et par deux jeunes salariés aux talents d’écriture particulièrement développés, François Maillot et Laurent Julien. La rivalité était importante entre ces deux publications qui venaient utilement compléter un arsenal de presse déjà bien doté avec Le Feu-Follet, Insurrection et ses différentes éditions locales, et bien évidemment Aspects de la France que nous avons finit par transformer, nous sans mal et réticences internes (Pierre Pujo notamment craignait que cela n’entraîne une nouvelle interdiction) en Action française hebdo. C’est à la même époque que Nicolas Portier parvint à faire inclure dans l’Action française hebdo un supplément trimestriel sous la forme d’une revue détachable Les cahiers d’AF destiné à revisiter en les modernisant les grands thèmes de la pensée maurrassienne (le nationalisme intégral, l’empirisme organisateur, etc). Ces cahiers constituaient donc la troisième revue de notre mouvance, ces derniers destinés à un public moins « intellectualisant ». L’équipe rédactionnelle était constituée aussi bien de collaborateurs de la Revue Universelle que de Réaction. C’est à cette époque, et pour la première fois depuis longtemps (toujours ?), l’Action française hebdo devint un journal qui atteignait l’équilibre financier. 

Évidemment, en dehors de cette presse subsistaient un certain nombre de bulletins de section, parfois très bien faits, et qui pour nous présentaient l’intérêt de pouvoir détecter tel ou tel rédacteur émergent. 

Ces années furent aussi des années de mobilisation lors de réunions publiques plus ou moins importantes à travers toute la France. A simple titre personnel, j’ai pris la parole dans des réunions publiques à Paris bien entendu, mais aussi à Versailles, Dourdan, Fontainebleau, Bordeaux, Amiens, Avignon (où nous disposions d’une section d’une grosse dizaine d’adhérents au sein de l’école des Beaux-Arts), Calais, Caen, Dijon, Nancy, Rouen, Le Havre, Le Mans (dans des conditions un peu particulières…), Rennes, Nantes, Reims, Chalons-en-Champagne, Lyon, Grenoble, Valence, Nice, Marseille, Montpellier, Perpignan, Blois, Pau, Tours, et même Bruxelles et Belgrade !... J’avais fait le compte des réunions (cercles d’études, meetings, réunions d’information) que j’avais dans une année pour arriver à une moyenne de quatorze réunions diverses par semaine. Mes autres camarades membres de l’encadrement avaient un rythme aussi soutenu. Il n’y avait pas à l’époque de région dans laquelle nous n’ayons pas une section ou un groupe, y compris en Corse, terre de mission pour les royalistes…, puisqu’il y avait un groupe de l’AFL au lycée Fesch d’Ajaccio. 

Le succès de ces réunions nous incita à repenser notre stratégie intellectuelle publique. Pas question de renoncer à notre presses, nos brochures et nos réunions publique bien évidemment, mais il nous apparu qu’il fallait réactiver d’ancien outils et en créer de nouveaux. C’est ainsi que fut relancé l’Institut d’Action française. Cet IAF était devenu le label d’un cycle de conférences mensuelles hétéroclites, fréquentées par des gens dont la moyenne d’âge était assez élevée. Sous l’impulsion de JP. Deschodt, l’IAF fut remanié et réorganisé. Les conférences devinrent hebdomadaires, et le cycle fut organisé en quatre chaires. Si la direction formelle de l’IAF était toujours confiée à Michel Fromentoux, le contenu des conférences changea de mains. Jean-Pierre Deschodt prit la direction de la chaire « Histoire des Idées politiques », Étienne Lombard et Éric Letty se partageant celle de « Politique intérieure », François Maillot la chaire « Histoire des institutions » et Marc Jonnart la chaire de « Politique extérieure ». Rapidement, le profil du public se modifia et l’on vit arriver des étudiants, dont beaucoup issus de grandes écoles (je me souviens de quelques spécimens de la rue d’Ulm). Le nombre d’auditeurs augmenta aussi, plus que sensiblement, pour se stabiliser entre 50 et 100 auditeurs par conférence. 

Autre élément qui fut réactivé à l’époque, l’Université d’été du mouvement, plus connue sous le nom de Camp Maxime Real del Sarte. Organisé sur une dizaine de jour en août, il réunissait des cadres, des militants confirmés et des sympathisants. D’où notre idée, dès 1988, de créer des Niveaux d’études. Le Niveau I pour les sympathisants et les militants récents destiné à les initier aux bases de la doctrine d’AF ; un niveau II destiné aux militants confirmés et à certains cadres avec un programme basée sur des thématiques historiques précises ou des débats contemporains (écologie, décentralisation, construction européenne) ; et un niveau III enfin destiné aux cadres « encadrants », parisiens et provinciaux, plus axés sur les techniques de management, la compréhension des mécanismes d’un appareil militant, la gestion des conflits internes. Nous atteignîmes notre record de participant en 1991 avec près de 250 personnes (payantes évidemment) répartis en 23 groupes. Les cours théoriques étaient entrecoupés d’ateliers pratiques (rédaction de tracts, création d’affiches, notamment en reprographie, etc.). Quelques heures étaient quotidiennement réservées aux sports, notamment de combats, et surtout à la cohésion de groupe (jugée incontournable en manifs et opérations) ; normalement, les filles (qui représentaient 40% de nos effectifs) en étaient dispensées, mais nous dûmes leur ouvrir cet atelier « sport » devant l’argument assénée qu’elles étaient des militantes à part entières. Et il est exact que certaines se spécialisèrent dans le tir au lance-pierres durant les manifs ou dans l’infiltration des groupes adverses. Le CMRDS avait aussi une véritable fonction militante au sens où c’est durant cette période, en présences des meilleurs cadres et militants que nous mettions en place les cadres de la campagne politique annuelle à venir. L’une de ces campagnes annuelles (1987/88) pris le nom de « Génération Maurras », clin d’œil à la campagne « Génération Mitterrand » qui s’élaborait alors à l’occasion des présidentielles et volonté affirmée (et un peu provocatrice) que nous assumions l’héritage maurrassien dans son ensemble. De cette campagne nous est resté le nom qui a caractérisé notre engagement politique de ces années là. 

Un nouvel outil fut créé à l’époque, sous l’impulsion d’un trentenaire que nous surnommions Papy : le « Carrefour Royal ». L’idée était, sur une journée, dans un lieu volontairement déconnecté des traditionnelles salles et lieux de militantisme (exit la Mutu, par exemple…) d’organiser des colloques et des tables rondes sur des sujets contemporains. Chaque fédération d’AF était invitée à tenir son propre stand (selon des normes esthétiques communes) autour d’un grand thème de société. Le premier de ce « carrefour » se tint au palais des Congrès de la Porte Maillot en 1990 et le second en 1991 dans les salons du prestigieux Hôtel Nikko. J’étais Commissaire du second et donc parfaitement au courant des chiffres : 2.491 entrées payantes à 20 francs, un stand librairie qui avait dégagé un bénéfice net de plus de 11.000 francs. Le coût total de l’opération avait été de 60.000 francs et nous étions donc (avec la vente de tel ou tel gadgets, de journaux, de revues) en léger bénéfice. Preuve que toute opération n’est pas nécessairement un gouffre financier. 

Il n’y eu pas de Carrefour en 1992, nous réservions nos forces et nos finances pour celui de 1993 que nous souhaitions international avec des Italiens, des Serbes, des Russes, etc. Nous avions reçu carte blanche de la part aussi bien du Bureau politique de la RN que du Comité directeur de l’AF et de P. Pujo. Ceux qui s’étonnent que certains d’entre nous soient aujourd’hui engagés dans une démarche monarchiste internationale - comme la Conférence Monarchiste Internationale - en nous accusant d’hétérodoxie d’AF feraient bien de méditer cela… Les « gardiens du temple » maurrassiens eux-mêmes à l’époque, qu’ils se nomment Pujo, Steinbach ou Bonnaves étaient d’accord avec cette évolution… Le carrefour de 1993 n’eut malheureusement pas lieu, la « Génération Maurras » ayant entre temps commencé sa désagrégation… 

Cet « activisme » intellectuel a cependant eu pour effet de susciter l’intérêt de personnalités comme Pierre-André Taguieff, Roger Garaudy, Jean-Edern Hallier, Christophe Bourseiller ou Olivier Biffaud qui se sont intéressés, avec une curiosité teintée de sympathie, à notre développement. Et je ne parle pas des nombreux universitaires ou intellectuels royalistes qui avaient pris leur distance dans les années 1970 et revenaient « voir » ce qui se passait… 

Christian Bouchet : Quelle est la raison qui a fait que cette embellie maurassienne n'a pas durée ? Après que la vague soit retombée qu’est-il resté ? 
Sylvain Roussillon : Notre objectif n’était pas de constituer un énième mouvement activiste, plus fort et mieux organisé que les autres. Cela fera sourire ou rire, mais nous envisagions avec un grand sérieux la possibilité d’accéder un jour au pouvoir selon un scénario plus proche du 13 mai 58 que du 6 février 34. Mais pour cela il fallait que nous ayons la maîtrise complète de tous les leviers de l’appareil d’AF. Il fallait que le mouvement se structure d’avantage encore, mette en place les conditions nécessaires pour retenir les étudiants qui seraient bientôt de jeunes salariés, soit en capacité d’en intégrer de nouveaux, d’entamer des stratégies d’entrisme… Bref, d’être prêt à accompagner un mouvement de déstabilisation du système voire à en être un des déclencheurs. Mais il nous fallait à la fois grossir encore, et surtout « grandir ». 

Nous contrôlions l’ensemble des outils militants (AFE, AFL, SOC) du mouvement et, à travers eux, les ¾ des sections de province. Après avoir poussé Guy Steinbach vers la retraite, nous avons mis la main sur le Bureau politique de la RN (d’où ma propre nomination au poste de Secrétaire général adjoint de la RN). Le Comité directeur, avec l’entrée en force de Nicolas Portier suivi par d’autres partisans de la conquête de l’appareil fragilisait cette institution vieillissante. C’est à cette période que nous primes le contrôle de la société éditrice du journal, la SNIEP, rebaptisée en PRIEP. Restait le problème des locaux et de la prise de contrôle de la SCI gestionnaire. Sur le papier, nous avions la majorité. Lors du vote, un de « nos » mandants fit défaut… 

L’effet boomerang joua à plein. D’autant que nous n’avions plus envie de nous battre contre les lourdeurs d’un appareil qui venait de démontrer que, même pris à la gorge, il avait encore assez de ressources et de veules fidélités pour se cramponner aux derniers lambeaux de son pouvoir. Au delà de ce vote. La trahison de ce mandant démontrait une frilosité, une peur d’aller de l’avant qui en disait long, trop long, sur le manque de volonté de certains d’entre nous. Dès le surlendemain, Nicolas Portier et moi-même prîmes la décision de quitter nos fonctions et de démissionner de la RN. Ce n’était pas une scission, ni un appel à la scission. Nous partions, c’est tout. Dans les jours et les semaines qui suivirent, individuellement ou par petit groupe, nous fûmes imités par des dizaines, des centaines d’autres militants. Seuls demeurèrent, et j’assume parfaitement mes propos, les plus médiocres et les plus frustrés. Notre rupture fut consommée à la fin de l’année 1992. En bon homme d’appareil, je réglais encore ma cotisation pour 1993… Dès 1994/95 le mouvement était moribond et en plein déclin. 

Je n’en veux à personne, ma vie, y compris politique a continuée. Mais la mort clinique et cérébrale annoncée de l’AF aujourd’hui est la conséquence directe de l’absence de vision politique et de maturité de ceux qui nous ont directement succédé en 1993. Les équipes dirigeantes qui se sont succédées et combattues de 1993 à 2000/2001 portent la responsabilité directes des échecs présents. 

L’éclosion de cette « Génération Maurras » avait suscité un grand espoir. Sa disparition a forcément suscité un grand désespoir chez nombre de militants, désespoir parfois teinté de ressentiment. C’est parfaitement compréhensible. Mais pour revoir souvent, et fréquenter encore beaucoup d’anciens de cette génération je dois dire que cette époque à aussi accompagné l’éclosion d’intelligences hors pairs, d’esprits critiques vifs et acérés, de talents, de femmes et d’hommes « bien »… Sans doute ces esprits brillants auraient-ils éclos de toutes les manières. Mais je pense que l’expérience militante et intellectuelle de la « Génération Maurras » a joué un rôle de révélateur et d’accélérateur. Que certains s’en défendent aujourd’hui, en faisant mine d’oublier d’où ils viennent n’y change rien. Ils peuvent faire semblant d’oublier, ils ne peuvent effacer les faits. 

Christian Bouchet : Aujourd’hui, êtes-vous toujours maurrassien ? Si oui ou si non pourquoi ? 
Sylvain Roussillon : Non. Je ne me considère plus comme maurrassien. Maurras a écris des choses intéressantes, sa pensée a constituée un véritable apport. Mais d’une part je n’adhère pas, ou plus, à l’ensemble de ses thèses, d’autre part plus de cent ans se sont écoulés entre ses premiers écrits et notre époque actuelle. Peut-on encore, raisonnablement, raisonner aujourd’hui comme on le faisait à l’époque ? Les gardiens du dogme, les concierges de l’orthodoxie ont tellement figée sa pensée autour de quelques slogans et dans une paralysie mentale qu’il m’est impossible aujourd’hui de me dire maurrassien. La lecture de Maurras m’a apporté beaucoup, mais il faut aussi savoir refermer un livre… 

En ce qui me concerne, je préfère me tourner vers des formes de militantisme plus originale et des modes de pensée plus ouverts, d’où mon engagement au sein de la communauté monarchiste SYLM et de la Conférence monarchiste internationale. 

Je voudrais juste ajouter deux petites choses : je n’ai évoqué ni les princes, ni la religion. Il s’agit de deux éléments qui ont peu ou pas touché notre génération militante. Nous étions favorables aux Orléans, princes français, sans idolâtrie et sans ostentation. L’idée d’un prince espagnol - qui au demeurant ne s’était souvenu de l’existence de la France qu’en 1975 lorsque l’hypothèse d’un trône espagnol s’était définitivement envolée - nous semblait tout bonnement relever de l’abus de cocaïne de mauvaise qualité. Quant aux Lois fondamentales ou prétendues fondamentales, nous n’en avions que faire. Il faut avoir distribué des tracts au petits matin à l’entrée d’un LEP de banlieue ou vendu des journaux à la criée à la sortie d’une agence ANPE pour se rendre compte à quel point ces discussions sont oiseuses, d’un autre temps pour ne pas dire d’une autre galaxie. Un truc à vous faire virer marxiste-léniniste… 

Nous respections la religion certes, et les racines chrétiennes de la France. Mais beaucoup d’entre nous, pas la majorité, mais une grosse minorité, étaient athées ou agnostiques, sans parler de quelques spécimens qui comme Chaloum, de la section de Marseille, qui était musulman ou de Judith de la section de Malakoff qui était (et est toujours) juive. 

Notre génération n’a donc été ni anti-prince, ni anti-religieuse. Elle s’est concentrée sur son combat politique. C’est tout, et c’est déjà beaucoup.