mardi 10 mai 2016

L’homme est une caméra pour l’homme


Comme un blues légèrement luddite

Avant, l’homme était un loup pour l’homme, maintenant, c’est une caméra. À moins de vous retrouver avec des amis très sûrs ou bien de faire déposer tous les smartphones à l’entrée, comme dans les films sur la mafia où l’on fait déposer les flingues, il est désormais impossible de montrer son cul dans un instant d’ivresse sans que cela ne se retrouve sur Youtube dans la journée qui suit ou de clamer votre amour pour Staline à la troisième bouteille de bourgueil de Catherine et Pierre Breton. Voire les deux, ce qui a dû m’arriver à l’époque où tout le monde n’était pas équipé comme un drone de l’Us Air Force. 

Cette vidéosurveillance vient évidemment compléter celle qui est de plus en plus omniprésente dans nos villes. On était espionné dehors, on l’est désormais dedans. 
Je sais que la seule chose qui m’empêche d’en finir avec les ordinateurs, le net, les réseaux sociaux, les téléphones portables, c’est que pour l’instant, j’en ai besoin pour des raisons professionnelles. Mais que vienne à tomber du ciel la solution qui me libérerait de cette façon de gagner ma vie et je disparaitrais totalement de la Toile. Aucune addiction narcissique : j’ai mes livres écrits et à écrire pour la satisfaire. 
Et ceux qui m’aiment prendront le train ou m’enverront des lettres, avec un beau papier vélin bleu pâle. D’ailleurs, avec certains, nous n’avons jamais cessé ces pratiques archaïques : nous écrire, nous voir… 

Cela est parfois compliqué à expliquer à des jeunes gens de vingt ans, même intelligents et sensibles, même engagés politiquement du côté de l’émancipation, de la planification écologique, de la décroissance soutenable (c’est ceux que je rencontre le plus souvent, désolé) : avant leur naissance, j’ai connu un monde où je pouvais être injoignable sans que cela inquiétât ou parût suspect, un monde où j’écrivais sans traitement de texte, un monde où je ne ratais pas pour autant mes rendez-vous, un monde où je partais en voyage automobile sans GPS, un monde où il fallait changer de l’argent à l’intérieur des banques quand on était à l’étranger et non au distributeur à l’extérieur. C’était moins pratique ? Mais c’est ce « pratique » là qui donne désormais l’impression que l’on n’est plus jamais loin. 

Avant l’euro, changer des francs en francs belges dans une station balnéaire comme Coxyde, à moins de 100 kilomètres de chez moi, et on avait ce plaisir presque physique d’avoir passé une frontière. Cette sensation s’estompe, ce n’est évidemment pas de la faute de l’euro et des distributeurs. Enfin, pas seulement. 
Pour cette question des rendez-vous, une des conséquences secondaires du téléphone portable est une dévaluation de la parole donnée, ou de l’engagement. Il est tellement facile de se décommander, désormais, que cela devient presque le moyen de se prouver sa propre importance. Oui, il y a eu des histoires d’amour avant, et belles, et longues, et fortes. Allez voir dans une bibliothèque, euh pardon une médiathèque. Vous y trouverez encore quelques livres, derrières les ordinateurs. L’absence ou l’éloignement était une ordalie pour les amants. N’importe quel soldat en opex, n’importe quel marin au long cours attendait le courrier remis par le vaguemestre ou la poste restante à la prochaine escale. Parfois, c’était triste par ce que l’histoire ne tenait pas mais si elle tenait, c’était pour la vie. Aujourd’hui, c’est à peine si le marsouin engagé au Mali qui s’apprête à lancer une grenade dans une grotte des Iforas n’est pas dérangé par un sms amoureux ou grognon d’une fille qui hésite sur la jupe qu’elle va mettre pour sortir. 

Je me souviens d’un film prophétique, Denise au téléphone (1995). C’était un film américain sur les débuts du portable. De jeunes amis new-yorkais amoureux les uns des autres passaient leur temps à se téléphoner mais ne se voyaient jamais, comme autant de monades réduites à une carte sim. La seule fois qu’ils parviennent enfin à se voir réellement, c’est à la fin du film quand l’un d’entre eux meurt. Il faut bien aller à l’enterrement. On dit que c’est grâce à Twitter que les révolutions arabes ont commencé. Sans doute. Cela a dû être un instant de distraction de la part de Big Brother. Il s’est ressaisi depuis. Vous pouvez toujours essayer de twitter en Chine, pour voir. 

Les réseaux sociaux ont réussi ce que n’avait jamais imaginé dans ses rêves les plus fous aucune police politique : des gens qui se fichent eux-mêmes. La réussite est totale, c’est l’humanité elle-même qui devient une police politique autogérée. 
Un policier reconverti dans l’écriture me faisait remarquer, lors d’un récent festival du polar, qu’il était pratiquement impossible aujourd’hui pour un truand de reproduire les grandes cavales d’antan comme celle de Mesrine. Et ce, précisément en raison de l’informatisation générale du réel
On peut s’en réjouir. On peut aussi s’en inquiéter : l’un des droits de l’homme les plus essentiels n’existe plus. 
Celui de disparaître.

Causeur