jeudi 19 mai 2016

"La guerre d'Indochine est une guerre de sergents, de lieutenants et de capitaines. Ceux-là se font tuer ; les autres en profitent."

Un colonel passa, en petit short, ventripotent, la badine sous le bras. Kervallé serra le bras de Jérôme à lui faire mal.
     - Regardez, ils sont tous comme ça, bien gras, contents d'eux, buvant et bâfrant avec des digestions lourdes et de longues siestes en compagnie de leurs congaïes ou de leurs secrétaires, et pendant ce temps nous autres, les maigres, on se fait crever.
     "Vous avez écrit un jour, monsieur Jérôme : "La guerre d'Indochine est une guerre de sergents, de lieutenants et de capitaines. Ceux-là se font tuer ; les autres en profitent." Comme c'était vrai !
     - Pourquoi ne quittez-vous pas Hanoï ? Rentrez en France.
     - Ma famille,  c'était mon bataillon. J'ai perdu ma famille, ma maison est détruite, mais je continue à tourner autour des ruines. C'est à cette terrasse, c'est autour de cette table que nous nous retrouvions tous quand nous venions en permission.
     - Que cherchiez-vous dans l'armée ?
     - Je ne sais pas... Kervallé réfléchissait et une profonde ride barrait son front. Je ne sais pas... C'est peut-être de ne jamais me sentir seul, d'être lié avec d'autres types par des gestes, des habitudes, une façon à soi de se traiter d'andouilles...
     - L'amitié ?
     - Ce n'est pas tout à fait ça. Dans l'armée on ne choisit pas ses amis, on vous impose des camarades que vous pouvez aimer ou haïr, mais qui vous sont vite indispensables.
     Jérôme se leva. Le lieutenant avait oublié sa présence et s'en était retourné vers ses camarades morts à Dien-Bien-Phu.
     Sa détresse toucha Jérôme. Ce parachutiste vaincu, qui buvait comme une éponge, c'était l'image du Corps expéditionnaire dans ce qu'il avait de meilleur.


Jean Lartéguy, Le mal jaune