lundi 30 mai 2016

J'ai un job à la con 2/9 : "On a l'impression d'être des sangsues"

David, la trentaine, consultant
Entre les PowerPoint, les réunions et l’esbroufe générale, David se demande comment sortir de la matrice.

« Mon manager m'a dit : "Le savoir-faire, c'est bien, le faire savoir, c'est mieux." Vous avez compris l'esprit. Je suis placé dans des entreprises, des administrations, pour proposer des "optimisations". Sauf que mon utilité n'est pas évidente. J’ai le sentiment d’être là pour légitimer des sous-chefs qui portent des projets pour se faire mousser.

Ma boîte développe un nouveau système informatique ? Je forme les agents de préfecture. Ils sont moins efficaces et ça leur casse les pieds ? Tant pis, ça brille… Un collègue a mis en place un logiciel pour que les comptables deviennent des "pousseurs de boutons", vidés de toute substance. En dessous d’un certain échelon, c’est "faites avec, on fait ce qui marche selon nos indicateurs".

Pour nous, le but est de placer le plus de consultants possibles. De "staffer". Si bien qu'on a parfois l'impression d’être des sangsues. On arrive dans votre entreprise, on installe un flou autour du projet pour vous faire penser que nous sommes indispensables et on ramène d'autres consultants…

On ne parle jamais de virer des gens. On fonctionne en euphémismes. Tout est dans le "wording". On cite des "méthodos" bidons dans les "propales", avec des noms fumeux, mais personne ne sait ce que ça veut dire. Pour essayer d'en sortir, je me force à parler de "cotisations" plutôt que de "charges".

Entre chaque mission, je suis en "intercontrat". On vous fait comprendre que vous êtes en compétition avec d'autres consultants, qu'il va falloir vous démarquer. Car c'est mal vu d'être en intercontrat. Et votre CV se déprécie. On vous dira : "Pour qui avez-vous bossé ?" C’est à celui qui sera le plus servile.

Beaucoup de mes collègues pensent comme moi. Mais que voulez-vous faire ? "Blame the game not the player." Ceux qui restent le font pour le fric et par peur du chômage. Je suis pas loin de penser que cette pression est entretenue : ces groupes, en dépit d’une compétition qui existe, sont également dans la collusion pour appliquer le même “tarif”, le même traitement, à leurs salariés. Ce n'est pas pour rien si dans le milieu, on appelle ces boites les “marchands de viande”. »