samedi 7 mai 2016

Entretien : dans Fight Club 2, Tyler Durden est loin d’être mort


Vingt ans plus tard, Fight Club connaît une suite en comics. Rencontre avec son auteur, Chuck Palahniuk.

Au cinéma comme en littérature, les années 1990 continuent de porter leurs fruits ces dernières années. Il suffit de regarder dans la pop culture contemporaine pour voir que tout n’est que suites et nostalgie, entre le deuxième Jumanji prévu pour 2017, le retour de ce con de Rent-boy dans Trainspotting 2 dans les mois à venir, la mélancolie entourant l’icône rock Kurt Cobain ou, encore, et c’est le sujet de cet article, la poursuite des aventures de l’invisible Tyler Durden. 

Eh oui. Il y a vingt ans pile sortait le roman Fight Club, écrit par Chuck Palahniuk. Bide en librairies. Trois ans plus tard, David Fincher l’adapte au cinéma avec les studios de la Fox sous le coude. Bide, encore – 37 millions de dollars accumulés en Amérique du Nord pour 67 millions de budget. Ce n’est qu’à l’aide de sa sortie en DVD que l’histoire de Tyler Durden, double énervé d’un narrateur au bord de la crise de nerf embourbé dans une société de consommation qu’il entend faire exploser de l’intérieur entre deux meubles Ikea (les Veksle ou le Hoivetrekke) incendiés, commence à faire son petit bonhomme de chemin dans la conscience populaire. Comme guide ? Un pingouin. 

Vingt ans plus tard, donc, Chuck Palahniuk a décidé de faire revivre son plus grand succès littéraire à travers une suite… en comics : Fight Club 2 (Super 8 Éditions). À ses côtés, un dessinateur connu dans le milieu, le Canadien Cameron Stewart, déjà ouvrier de DC Comics pour Batman ou Catwoman. Pourquoi cette suite ? Pour l’argent ? Pour raconter les méandres des années 2010 ? On a voulu en savoir plus. Du coup, on lui a passé un coup de fil, en direct de sa maison aux États-Unis. 

Première question évidente : pourquoi est-ce que vous teniez tant à donner une suite à Fight Club ? 
Primo, parce que je ne me doutais pas que j’allais parler de Fight Club toute ma vie. Secondo, parce que des amis à moi, qui travaillent dans le monde des comics, ici à Portland, m’ont encouragé à écrire cette suite. Tertio, il me semble que Fight Club parlait d’un homme qui traversait une étape très particulière de sa vie où il se rebellait contre le père, contre une forme d’autorité. Et maintenant, j’ai plutôt l’âge du père. 

Ça m’a naturellement indiqué une nouvelle manière de raconter le personnage de Fight Club à travers cette nouvelle place, responsable. Et d’aborder le fait que Sebastian [le nom du narrateur, qui n’est donné ni dans le livre ni dans le film, ndlr] est aussi décevant pour son fils que son père ne l’a été pour lui. 

Donc, vingt ans après, c’était avant tout une manière symbolique de donner une suite à Fight Club ? 
Oui symbolique, mais aussi fun, avec la chance d’apprendre à connaître un nouveau support. 

Justement, le choix du comics pour faire la suite, cela vous paraissait plus pertinent ? 
Avec la bande dessinée, j’étais sûr d’une chose : que les gens n’allaient pas comparer Fight Club 2, ni au livre, ni au film. C’est un tout autre médium. Pourquoi cette volonté ? Parce que le livre comme le film ont tous les deux reçu un accueil très passionnel de la part du public. Résultat, faire une suite en bande dessinée permettait que l’on juge l’ouvrage en tant que tel. 

Quels sont les avantages que vous avez trouvés lorsque vous avez dû raconter l’histoire à travers des vignettes et des bulles ? 
D’une certaine manière, ça donne la même impression, immédiate, que de réaliser un film. Mais la bande dessinée donne aussi la possibilité de représenter et de décrire des éléments qu’on ne pourrait jamais voir dans un film. Il y a des éléments dans une bande dessinée qui sont si tristes… 

Si on les mettait dans un film, les gens quitteraient la salle : ils ne supporteraient pas. Dans la bande dessinée, il y a assez de marges de manœuvre pour que les gens puissent s’accommoder de ces passages durs à encaisser, tout en se disant qu’ils ne sont pas vrais. Alors qu’au cinéma, la question se pose : le réalisme est plus poussé. 

“Toutes nos vies sont chiantes à intervalles réguliers” 

Comment a fonctionné l’adaptation de Fight Club 2 qui a été diffusée aux États-Unis, épisode par épisode, tel un comics classique ? 
À la base, j’avais écrit une série en sept épisodes. Je connaissais donc l’arc narratif en entier ainsi que les personnages les plus importants. Ensuite, on a trouvé l’artiste Cameron Stewart, qui était la personne adaptée. J’ai alors réécrit mon script pour le faire tenir en dix épisodes. 

Est-ce que vous été influencé par l’adaptation de Fight Club de David Fincher ? 
Non, pas du tout. La 20th Century Fox [les studios détenant les droits du film Fight Club, ndlr] détient les droits de tout ce qui a été fait spécialement pour le film. Tout ! Que ce soit des images, ou des répliques. Donc il fallait que j’évite tout ce qui puisse ressembler au film. 

Donc vous avez dû donner un nouveau style à vos personnages et à vos histoires pour vous éloigner du travail de Fincher ? 
Oui, je suis revenu au roman, pour être sûr d’être fidèle à mes écrits plutôt qu’au film. 

Est-ce que c’était difficile pour vous de raconter l’histoire de Sebastian vingt ans après, de reprendre le cours de sa vie ? 
Ce n’était pas très compliqué. Parce que le personnage a vieilli, et moi aussi. Les problèmes qu’il affronte abordent cette étape de l’existence où la vie redevient ennuyeuse. Toutes nos vies sont chiantes à intervalles réguliers. 

Dans le roman, vous abordez à travers différents médiums scénaristiques la société qui telle qu’elle était dans les années 1990. Est-ce que vous avez travaillé sur son évolution pour Fight Club 2 ? Vingt après, les choses ont beaucoup changé. 
D’une certaine manière, j’ai juste étendu l’histoire pour qu’elle ressemble plus au monde d’aujourd’hui. Dans le monde que l’on connaît maintenant, on a véritablement l’impression que ces armées secrètes existent, que toutes ces personnes qui sont autour de nous, qui sont connectées, sortent pour commettre des violences contre nous. Des gens comme Daech. D’une certaine façon, ça fait penser à ce que devenait le Fight Club dans le livre. J’ai juste transposé tout ça dans la réalité. J’ai construit un monde qui ressemble à celui de Fight Club dans lequel on vit aujourd’hui. 

Fight Club prévoyait, à sa manière, l’arrivée de ce genre de groupes terroristes aux méthodes très mortifères. Pensez-vous avoir prévu ce type de violences ? 
Je pense que j’ai au moins décelé qu’il y avait une génération de jeunes hommes qui voulaient rendre leurs vies plus dramatiques, plus excitantes et qui allaient passer à l’acte. Et on dirait que, depuis, c’est devenu réalité. 

Vous pensez que c’est parce qu’ils n’ont aucune identité ? Après les attentats de novembre dernier à Paris, il y a eu des interprétations de la part “d’experts” affirmant que les terroristes le devenaient pour exister. 
On interprète beaucoup, mais je crois que c’est lié en grande partie au fait que les gens sont perdus à cause de la technologie et du monde dans lequel ils vivent. Leur quotidien n’a rien avoir avec celui de leurs pères. Mais aussi, il n’y a plus de frontières, il n’y a plus d’endroit où aller pour se distinguer, pour sortir du lot. Ils créent ces endroits pour être quelqu’un, pour être.

Dans la préparation de vos romans, vous travaillez comme un journaliste. Pour Fight Club 2, quels types de personnes avez-vous rencontrés pour construire votre scénario ? 
Cette recherche m’a attiré des ennuis. La plupart de ceux qui ont l’air de s’y connaître sur les mouvements masculinistes sont aussi des suprémacistes blancs ou des nationalistes blancs. J’en ai contacté beaucoup pour connaître leurs pensées, leurs lectures, leurs griefs. C’est difficile de faire ça discrètement. J’ai eu des problèmes à cause de ça. 

Est-ce que vous pensez que Fight Club reflète une certaine partie de notre société ? 
C’est en train de devenir un miroir incroyable. En l’écrivant, je n’imaginais pas que Tyler Durden aurait tant de points communs avec Donald Trump. Leurs noms sont presque les mêmes, mais inversés. L’un a ses initiales qui font T.D, et l’autre D.T [rires]. Les deux électrisent des foules immenses en parlant dans les micros. C’est un hasard incroyable, mais oui, Fight Club reflète la situation de l’Amérique d’aujourd’hui. 

Vous comparez Donald Trump et Tyler Durden ? 
C’est juste par une coïncidence étrange. Je n’aurais pas pu le prévoir, je l’ai écrit il y a vingt ans. Mais quand je l’ai élaboré, je voulais avant tout raconter une histoire romantique dans laquelle l’homme et la femme finissent ensemble. Je voulais réécrire Gatsby le magnifique, qui parle de deux hommes et d’une femme. Un homme est tué par balles, et l’autre se suicide. J’ai combiné le meurtre et le suicide. J’ai juste fait une version très condensée de Gatsby le magnifique. 

1996-2016 : comment les choses ont-elles évolué ? 
Je ne suis pas certain que les gens soient aussi matérialistes qu’à l’époque. On vit dans une époque plus créative à présent. Mais ces objets qu’ils accumulaient à l’époque sont devenus électroniques. Ils prennent moins de place désormais. C’est pour cela que Fight Club parle plus des choses que les gens accumulent dans leur tête. Il doit y avoir une purge de temps en temps pour qu’ils ne soient pas envahis. 

Ça représente pour vous l’évolution de la société depuis vingt ans ? Comment décririez-vous la génération d’aujourd’hui, qui vit dans la surconsommation d’informations ? 
On vit dans une société sous traitement, très fragile. Leur seuil de tolérance semble beaucoup plus bas. Ils me semblent fragiles. 

À quelles causes attribuez-vous cette fragilité ? 
Peut-être les médicaments, peut-être cette insistance sur la nécessité d’être heureux. Mais nous avons de vrais obstacles qui nous font souffrir. Du coup, nous cherchons à étendre le domaine de notre bonheur, alors que ce n’est pas vraiment possible. 

Dans Fight Club 2, vous insistez beaucoup sur les “parents secondaires”, soit ces mentors incarnés par l’armée ou l’école. Vous affirmez ainsi que les gens ont besoin de parents secondaires. Qu’est-ce que vous voulez dire par là ? 
Le père secondaire, que des intellectuels comme Joseph Campbell [anthropologue et mythologue américain, ndlr] ont décrit, est très important pour la croissance des enfants. Ils ont besoin d’un professeur, d’un entraîneur, d’un prêtre, ou un sergent. Quelqu’un qui arrive après leur père biologique pour participer à leur éducation, à leur construction. La culture américaine s’est débarrassée de la plupart de ces pères secondaires. Les jeunes hommes et les jeunes femmes ne bénéficient plus de la présence de ces pères secondaires. Résultat, ils n’atteignent jamais vraiment l’âge adulte ! 

Est-ce que vous imaginez une adaptation ciné de Fight Club 2 ? Vous avez des contacts avec des studios ou des réalisateurs ? 
Non, ce n’est pas de mon ressort. 

Mais est-ce que ça vous ferait plaisir qu’il soit adapté au cinéma, peut-être encore par David Fincher ? 
Ce serait super de travailler à nouveau avec David Fincher. Aussi, je pense que ce serait vraiment très dur pour un autre cinéaste de passer après le travail remarquable qu’il a fait sur le premier film. 

Comment vous expliquez le succès du roman puis du film ? 
Ça n’a pas marché au départ. Le livre ne s’est pas très bien vendu. Et quand le film a été exploité, ça a été la même chose. Ce n’est devenu un succès que dix ans après que le livre a été publié, quand le DVD est sorti. Le DVD a très bien marché. Au-delà de ça, je n’ai pas d’explication. Vraiment pas. 

Est-ce que vous réfléchissez à écrire d’autres histoires pour la bande dessinée ? 
J’aimerais refaire un autre Fight Club en bande dessinée, mais plus long. 

C’est une manière de travailler qui vous a plu ? 
Bien sûr, j’adore le travail à plusieurs. Travailler avec une équipe plus jeune que moi, c’était très sympa. 

Ça ne vous faisait pas peur de pouvoir être trahi par les dessins ? Les dessins doivent coller avec votre texte ? 
Je trouve qu’il y a trop de collaborations où le dessinateur est soumis à l’approbation de l’auteur. Le dessinateur n’est pas mon adversaire. On veut tous les deux faire quelque chose de bien.