samedi 7 mai 2016

Dien Bien Phu : "c'est une histoire qui ne peut intéresser les hommes et encore quelques hommes..."


- Raconte, répéta Kieu, en lui caressant la poitrine.
- Qu'est-ce que tu y comprendras, ma fille, c'est une histoire qui ne peut intéresser les hommes et encore quelques hommes...
     Il revit la pluie qui tombait, les tranchées pleines d'eau, et les éclatements des obus qui retournaient la boue.
     Les Viets avaient creusé des rigoles au flanc des montagnes, pour canaliser les eaux, et le camp retranché n'était plus qu'un déversoir où surnageaient quelques pitons. Des cadavres gonflés flottaient dans des mares.
     - C'était la nuit, dit-il soudain, la dernière nuit mais nous ne le savions pas encore. Je reçois l'ordre d'attaquer droit devant moi. De ma compagnie, il me restait douze hommes ; des blocs de boue qui saignaient par endroits.
     "A l'heure dite je fonce... enfin je me traîne en avant. Les Viets sont à cinquante mètres : grenades... mitraillettes... Je ne sais pas ce qui se passe mais je retrouve mes forces. Je cours, je tire. Une silhouette se dresse devant moi : à coups de crosse je l'aplatis. Je ne sais pas combien de temps j'ai couru ou marché... pendant des kilomètres, ayant perdu la raison, ne voyant plus rien, me déchirant aux ronces ou aux barbelés sans m'en apercevoir. Puis je me suis écroulé dans un fossé et j'ai dormi... la première fois depuis huit jours.
     "Je me réveille avec au-dessus de moi un ciel très bleu. Je crois devenir fou en entendant chanter un oiseau. Devant s'étend mon point d'appui d'où montent des fumées.
     "Des petits hommes verts, comme des mouches. Un grand drapeau rouge à étoile jaune flotte sur le P.C. C'est bien fini. Mais très vite je dois me cacher. Des files de prisonniers montent vers moi. Leurs gardiens leur distribuent des coups de crosse. J'ai pensé un moment me joindre à eux...
     "Sur un vieux cadavre viet, j'ai trouvé un boudin de riz. Il puait mais j'en ai mangé. Je voulais vivre
     "On nous avait raconté que le G.C.M.A. (1) avait organisé des maquis méos (2), tout autour de Dien Bien Phu et que certains en étaient même à trente kilomètres. C'était peut-être un coup, on nous en avait tellement raconté, dont cet énorme bluff de la colonne Crève-cœur qui devait nous secourir par le Laos. Mais je n'avais pas le choix.
     "La nuit, j'ai rampé vers les tranchées. Les Viets étaient partis sans laisser de sentinelles. Ca puait trop, même pour eux. J'ai récupéré quelques boîtes de rations, une paire d'espadrilles, une carabine, trois chargeurs et, en me dirigeant sur les étoiles, j'ai marché plein sud. 
     "Je ne sais pas si tu connais ce pays : les montagnes s'y succèdent, mais les herbes à éléphant sont si hautes qu'on ne les voit pas. Il faut suivre les pistes des Méos ; elles se coupent et se recoupent. Je tournais en rond.
     "Le jour, le soleil tape ; la nuit, il fait encore plus chaud parce que la végétation dégorge de chaleur qu'elle a emmagasinée. Et les moustiques !
     "Deux ou trois fois je suis tombé sur des patrouilles vietminhs, guidées par des Thaïs portant le béret noir de partisans que nous leur avions donné. Tous les Thaïs étaient, paraît-il, avec nous. Encore des coups. Cette guerre n'avait été qu'une suite de mensonges. Quand nous étions entre parachutistes, nous nous en moquions. C'était même plutôt drôle ce besoin de mentir qu'ils avaient à Hanoï et à Saigon. Mais là, seul dans la jungle, je soldais la note.
     "Je n'avais plus de haine pour les Viets. Eux aussi se faisaient raconter des coups. Mais si je les avais tenus au bout de ma carabine : ceux de Saigon et d'Hanoï qui parlaient logistique et stratégie faisant des effets de stick dans les cocktails. Ah ! les salauds !
     "Trois nuits de marche et j'en étais réduit à ramper par terre, la bouche sèche ; la langue qui m'étouffait, tant j'avais soif.
     "Je suis arrivé dans un petit village méo : deux ou trois cases sur pilotis. Je suis entré dans l'une d'elles, sans trop me faire d'illusions. J'avais depuis longtemps perdu ma carabine, je n'étais plus qu'une bête qui s'efforçait de durer encore quelques heures.
     "Je trouve là un vieux qui fumait, en se servant comme pipe d'un gros morceau de bambou ; deux femmes, l'une vieille, l'autre jeune et un adulte en pleine force, qui a décroché un vieux tromblon d'une des cloisons de la case pour me mettre en joue. Puis, il m'a regardé un peu mieux et il a raccroché son arme. Mes Méos m'ont donné à boire, à manger du riz gluant. Le meilleur repas de ma vie ! Puis j'ai dormi sans chercher à savoir ce qui pouvait m'arriver. Trop crevé pour ça !
     "Je suis resté une semaine, ne comprenant pas un mot de ce qu'on me disait, mangeant, buvant, dormant. J'ai été jusqu'à un torrent et je me suis lavé pour effacer l'odeur de cadavre. Alors seulement je me suis rendu compte que j'étais vivant.
     "Un jour, le vieux m'a fait signe qu'on allait me conduire plus loin, et les Méos ont tué deux poulets pour en faire une fricassée. S'ils n'y avaient pas mêlé ces herbes à l'odeur d'excréments... Enfin, avec beaucoup de piment...
     "C'est alors qu'une patrouille vietminh s'est pointée. Le vieux m'a fait monter sur quelques bambous qui séchaient près du toit. De là-haut, j'ai regardé les Viets s'empiffrer avec mes poulets. Ils ne m'ont pas vu et sont repartis.
     "Le lendemain le jeune Méo m'a emmené avec lui. Nous avons marché huit jours et enfin nous sommes arrivés dans l'un des fameux maquis, car il y en avait quelques-uns... quand même !
     "Un petit avion est venu me prendre. J'ai donné au Méo ma montre, celle qui me venait de mon père ; il m'a donné le collier de chien en argent qu'il portait autour du cou.
     "J'ai voulu savoir pourquoi ces Méos m'avaient sauvé et ce que signifiait ce collier. Il y avait dans ce maquis un vieil adjudant qui parlait leur langue. Il m'a expliqué : les Méos prétendent descendre d'un chien - d'où leur collier - et de la fille d'un empereur de Chine - d'où leur orgueil. Il leur a été donné en partage toutes les terres qui se trouvent au-dessus de 1 200 mètres, mais on ne leur donna jamais de lois. Le Méo vit libre ; quand on le met en prison, il meurt ; quand il descend en-dessous de 1 000 mètres, il tombe malade. Il brûle les forêts pour planter son riz et cultive l'opium parce que ça lui plait.
     "Les Méos m'avaient sauvé parce que j'étais un captif qui s'évadait. Ils se foutaient bien que je sois Français !
     "Je voudrais pouvoir me promener dans les rues d'Hanoï avec autour du cou ce collier de chien qui est le dernier signe des hommes libres.
     "Nous avons poussé les Méos à se révolter, nous leur avons fourni des armes et maintenant, nous les abandonnons, parce qu'un bout de papier a été signé à Genève. Encore des coups !

Jean Lartéguy, Le mal jaune
(1) G.C.M.A. : organisation chargée des attaques sur les arrières de l'ennemi et de la création de maquis. Cette tentative présenta à un moment un certain intérêt.
(2) Méos : peuple d'origine mongolique, venu de Chine assez récemment et qui vit entre 1 200 et 2 000 mètres.