samedi 21 mai 2016

Dans la pénombre de la Nuit debout

Une soeur franciscaine venue à la rencontre
 des jeunes de la Nuit debout. 
©Adelap_hanslucas.com
EXCLUSIF MAG Depuis le 31 mars, des centaines de personnes se relaient sur la place de la République à Paris et dans d’autres villes. Né de la contestation de la loi El Khomri, le mouvement dépasse les frontières habituelles de la gauche révolutionnaire.

Sous la pluie, une Sœur franciscaine fraternise avec les punks à chien qui ont mis la musique et descendent des bières dans un coin de la place. « Est-ce une vraie religieuse ? » La question taraude les jeunes fascinés par le spectacle. Oui, c’en est une, deux garçons sont venus le lui demander. S’ensuit une discussion sur saint François d’Assise. Surprise, il y a des écolos chez les cathos, si mal vus par les anarchistes ! La discussion embraye sur Mère Teresa, icône incontestée de la solidarité, pour ceux qui ont du mal à décrypter le concept de charité chrétienne. Une jeune fille évoque les mouvements Colibris de Pierre Rabhi, du nom de ce petit oiseau qui dans la légende se battit pour sauver la forêt de l’incendie en apportant quelques gouttes d’eau pour « faire sa part ».

Soir après soir, la place de la République se recouvre de gens, debout, assis en cercle ou face à ceux qui ont pris le micro ce jour-là. Ce ne sont jamais les mêmes. On vient voir. Chacun circule au milieu des babas cools à dreadlocks, utopistes de toujours, militants de l’ultra gauche en guerre contre tout, vieux briscards venus encadrer la relève et coacher les journalistes… Il y a des vendeurs de falafels, le journal L’Humanité et le Monde diplomatique, un stand « anti-spéciste » qui prône la fraternité avec les animaux, des affichettes anti-OGM « Stop Monsanto », des tracts « Palestine, un État maintenant ! », des boîtes à poésie, des quilles et des joints. À première vue, qu’y a-t-il de bon à retirer de ce mouvement ?

Le visiteur doit ajuster sa loupe. À République, se presse aussi une masse de jeunes et de moins jeunes sans signes d’appartenance. Beaucoup mettent « dans le même sac » la gauche et la droite. Contre la mondialisation aveugle, ils rêvent d’un autre système, plus respectueux des personnes et plus solidaire. Chacun a son idée et personne ne sait comment faire. André, 45 ans, Français d’origine africaine travaillant pour le Crous, le centre régional des œuvres universitaires et scolaires, est venu voir, en solidarité avec ces jeunes qu’il croise toute l’année et dont il connaît mieux que personne la galère pour s’insérer dans la vie professionnelle. « Certains sont tellement déçus qu’ils ne veulent plus voter », dit-il. Pour lui, la Nuit debout est une façon de « répondre présent quand même et d’aller jusqu’au bout. Il y aura toujours des partis. Le problème, c’est ce qu’ils proposent. Moi, je suis pour Dupont-Aignan ! », lâche-t-il sans complexe.

Nuit debout, vent debout contre les partis ?

Et si le mouvement avait au moins cet intérêt de mettre en lumière l’essoufflement, non seulement de la majorité en place, mais d’un système de partis usé jusqu’à la corde ? « Nous avons une démocratie qui ne fonctionne plus, des gouvernements qui n’ont plus de légitimité et des citoyens qui ont le sentiment de ne plus disposer de commande politique pour orienter le pays », analyse l’essayiste Marcel Gaucher, invité à l’émission « Face aux chrétiens » le 14 avril. Pour autant, Nuit debout risque selon lui de ne déboucher sur rien faute de méthode et de philosophie. « Ces mouvements mettent en avant le fonctionnement démocratique plus que le contenu. Or, la démocratie n’est pas une fin en soi, c’est un instrument », estime l’auteur du Malheur français (Stock). « Tous ces mouvements connaissent la même trajectoire : faute de débouchés intellectuels et politiques, ils s’essoufflent. »

« Occuper une place pendant quinze jours, ce n’est pas anodin, tempère le politologue Gaël Brustier, mais il est vrai qu’il est dur de dire ce qui va en sortir. On a du mal à capter l’information et à savoir ce qu’ils veulent au fond. » Malgré son grand flou, la Nuit debout interroge les partis de gauche. « La contestation au sein du mouvement dépasse le seul Parti socialiste. Elle est plus large, et en cela elle ringardise l’ensemble des partis politiques de gauche. D’ailleurs, les réponses de ces partis ne sont pas à la hauteur, analyse Gaël Brustier. C’est une donnée intéressante à analyser. »

Ce soir-là, dans la foule hétéroclite, on croise des grappes d’étudiants et de jeunes enseignants de l’université Paris-VIII, en Seine-Saint-Denis, héritière du Centre expérimental de Vincennes créé dans la foulée de Mai 68, où enseignèrent Deleuze et Foucault. Fabien y enseigne l’histoire de l’art. Ce tout jeune prof de fac s’émerveille de ce moment de « création collective », qui révèle « le vide où nous vivons ». Comme les Veilleurs, Fabien est obsédé par la réappropriation de l’espace public par le petit peuple des citoyens. Il vote « de temps en temps, quand c’est stratégiquement possible ». Il rêve d’un Mai 68 « pas pour des raisons théoriques, mais vitales »… Parmi les livres du stand Libertalia, une maison d’édition libertaire, on trouve la philosophe Simone Weil, qui partagea et décrivit les conditions de travail déshumanisantes du monde ouvrier des années trente. La même figure a inspiré Les Alternatives catholiques, un mouvement de jeunes lyonnais qui vient d’ouvrir un café alternatif appelé Le Simone.

Un esprit de résistance

Les deux mouvements sont-ils comparables ? Gaultier Bès, 25 ans, professeur agrégé de lettres modernes dans un lycée public de la banlieue lyonnaise, observe de près le mouvement Nuit debout avec son expérience des Veilleurs. « Il y a un air de famille entre nous, c’est évident ! On se dit qu’ils font comme nous. Mais c’est nous qui, en réalité, avons emprunté à leurs rites. Nos soutiens ont parfois du mal à le comprendre. Mais les Veilleurs ont repris les codes des altermondialistes, notamment Occupy Wall Street à New York [un mouvement de contestation pacifique dénonçant les abus du capitalisme financier, Ndlr]. Les Veilleurs, ajoute Gaultier Bès, c’est une rencontre improbable entre les codes du scoutisme et ceux des altermondialistes. Il faut reconnaître notre dette. » Gaël Brustier confirme. « Aucun mouvement politique n’est totalement nouveau. Ça n’existe pas. Tout mouvement social combine du neuf et du vieux. Comme les Veilleurs, Nuit debout est un mouvement qui s’inscrit dans l’horizontalité, à l’écart des médias tout en les utilisant, avec une absence de leader et une occupation de l’espace urbain. »

Y a-t-il un trait d’union possible entre les Veilleurs et Nuit debout ? « Je vois un désir de transformer la place publique en agora. La capacité de la jeunesse à dire non, veut croire Gaultier Bès. Il y a un esprit de résistance commun. Chaque fois, un mouvement spontané en réaction à un projet de loi libéral-libertaire du gouvernement. Taubira / El Khomri, c’est pour moi le même combat ! D’un côté, l’ambition folle de changer la nature du mariage, et de l’autre, la volonté de bouleverser le code du travail au nom de la flexibilité. » « Les Veilleurs et Nuit debout contestent en fait, tous deux, la marche du monde », ajoute Gaël Brustier.

Axel Rokvam, un des fondateurs des Veilleurs, ne partage pas cette analyse. « Les Veilleurs portent un témoignage et une parole appelés à renouveler la vie politique. Ils remettent donc en cause les poncifs et les idées reçues de la vie politique, mais aussi de la vie sociale et intellectuelle. Les jeunes de Nuit debout, pour ce que j’en sais, ne s’inscrivent pas encore dans un vrai mouvement de résistance, mais se situent seulement sur le terrain politique. Ils veulent influencer avant tout. Contrairement aux Veilleurs, ils n’ont pas d’anthropologie, de métaphysique. »

Pour lui, le mouvement risque de « se laisser tenter par le désespoir, car ses idées ne portent plus, que ce soit sous la forme du découragement ou de la violence ». D’ailleurs, « nous ne sommes pas forcément les bienvenus », pense un autre Veilleur, qui craint que la Nuit debout soit plus sectaire qu’elle ne veut bien le montrer. Les insultes et l’exclusion du philosophe Alain Finkielkraut, samedi dernier, l’ont confirmé. 

C. Hamon, S. Pruvot, A. Pasquier

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