dimanche 15 mai 2016

Ce qui apparaît comme apathie des électeurs, peut constituer un scepticisme justifié à l'égard d'un système politique dans lequel le mensonge public est devenu endémique et banal

Si nous demandons à l'homme de la rue ce qu'il pense de ses perspectives d'avenir, sa réponse confirme l'impression que le monde moderne, en effet, regarde le futur sans espoir ; toutefois, nous apercevons, aussi, un autre aspect qui vient nuancer cette impression et donne à penser que la civilisation occidentale est peut-être encore capable d'engendrer les ressources morales susceptibles de transcender sa crise actuelle. La méfiance de la population à l'égard de ceux qui exercent le pouvoir a rendu la société de plus en plus difficile à gouverner - ainsi que s'en lamente constamment la classe dirigeante - sans comprendre qu'elle en est, en partie, responsable. Pourtant, cette même méfiance pourrait donner naissance à un comportement nouveau, une aptitude nouvelle à se gouverner soi-même, qui finiraient par abolir les conditions produisant, en premier lieu, le besoin d'une classe dirigeante. Ce qui apparaît comme apathie des électeurs aux yeux des adeptes des sciences politiques, peut constituer, en fait, un scepticisme justifié à l'égard d'un système politique dans lequel le mensonge public est devenu endémique et banal. La défiance que l'on constate à l'endroit des experts pourrait contribuer à diminuer la dépendance à leur égard, qui limite notre autonomie.
  
Christopher Lasch, Préface à La culture du narcissisme