samedi 16 avril 2016

La fin de la prolophobie?

Trois films sortis en ce début 2016 - "Merci Patron", "Nous ouvriers" (diffusé ce mardi sur France 3) et "Comme des lions"- viennent consacrer le retour des ouvriers sur les grands écrans des salles obscures et sur nos écrans plats. Il ne s'agit pas à proprement parler du retour de la "classe ouvrière" mais bien plutôt de celui des ouvriers et de la dure réalité sociale qu'ils vivent. Les mondes ouvriers avaient, dans un même mouvement, tout simplement disparu de nos écrans et des écrans radars de la vie politique.

Il est vrai que les mondes ouvriers ont muté. La chute des grandes citadelles industrielles a induit, au fil des années, un changement de perception de la réalité sociale de notre pays par les élites du pouvoir. Si Billancourt n'existait plus, à quoi bon cela servait-il ne pas la désespérer ? Cette disparition a surtout été médiatique mais elle a aussi été vrai pour ce qui est des discours politiques. En 2008, dans un article du Monde Diplomatique, Mathias Roux faisait observer la quasi absence d'ouvriers dans la série "Plus belle la vie". Il ne s'agit que d'un aspect parmi bien d'autres de cette disparition.

Or la désindustrialisation n'a pas fait disparaitre les ouvriers. Elle les a rendus moins visibles ou elle les a déplacés. Les externalisations des années 1990 ont aussi permis de casser la forteresse ouvrière. Nombre d'entreprises nouvelles, plus petites ont aussi été le cadre de conditions de travail encore plus difficiles. Il suffit de se reporter aux travaux de Stéphane Beaud et Michel Pialoux pour contrecarrer une des phrases chocs du quinquennat de François Hollande prononcée par l'ancienne Ministre Fleur Pellerin en octobre 2012 : "Dans les PME, je ne crois pas à la lutte des classes". Les méthodes de gestion du personnel "à l'américaine" avaient dès l'origine pour corollaire l'absence de syndicats afin de ne pas gêner la course à la productivité mais aussi une augmentation constante du stress ainsi qu'un accroissement des maladies professionnelles (pas toujours déclarées pour ne pas être "remercié"). La précarité institutionnalisée avec l'obtention, éventuelle, d'un CDI après un véritable parcours du combattant fait de stages, CDD, formations et entretiens, est devenu le lot commun de millions de salariés. La fragilisation sociale des ouvriers (souvent des ouvrières comme dans l'industrie agro-alimentaire) est devenue pour l'entreprise un gage de loyauté. Une plus grande diversification des métiers ouvriers, une diminution importante des métiers non qualifiés, a aussi changé les mondes ouvriers. Autre réalité, la mutation géographique des mondes ouvriers: les mondes ouvriers sont aujourd'hui d'abord des mondes ruraux et les mondes ruraux d'abord des mondes ouvriers (on peut renvoyer à l'excellent ouvrage de Nicolas Renahy, Les Gars du Coin, La Découverte, 2005). C'est encore là, dans les zones rurales, qu'on trouve une bonne part de l'activité industrielle. De la ville vers les campagnes, avec un déplacement également de l'activité industrielle vers l'Ouest (le département de la Vendée en est un exemple) mais aussi avec l'essor de nouveaux métiers ouvriers dans les services au cœur de nos métropoles, une importante mutation géographique a brouillé la perception que la France pouvait avoir de sa population ouvrière.

Avec la désindustrialisation, ce sont aussi des formes de sociabilité qui ont disparu et qui ont contribué à faire muter l'idéologie des ouvriers français. Il n'en demeure pas moins, comme le dit Julian Mischi (dans Le Bourg et l'Atelier, Agone, 2016), que le combat syndical a une importante dimension de structuration pour les mondes ouvriers. Affaibli, il n'a pourtant pas disparu.

Il est vrai qu'au début des années 1980, une autre mutation d'ampleur, électorale celle-là, a frappé les mondes ouvriers. Elle s'est accélérée et a pris un tour spectaculaire depuis 2011. Le FN a largement progressé dans les mondes ouvriers au point qu'aux dernières élections régionales, il a recueilli 51% des suffrages exprimés chez les ouvriers). Cette captation du vote ouvrier par le FN a suivi la période de désalignement du vote ouvrier par rapport à la gauche. Ces réalités électorales sont connues (les débats sont nombreux à ce sujet) et ont donné lieu à de solides travaux, comme l'ouvrage coordonné par Jean-Michel De Waele, Fabien Escalona et Mathieu Vieira. Le vote ouvrier de classe a été "enterré vivant", c'est-à-dire qu'il est encore avéré pour les ouvriers les plus âgés, beaucoup moins pour les plus jeunes. Le vote de plus en plus important des ouvriers en faveur du FN est de fait venu corroborer un discours répandu, y compris à gauche, consistant à déprécier les ouvriers. Depuis les années 1970 s'était développée, en France, une forme de prolophobie, dont le coup d'envoi a été contemporain du célèbre film d'Yves Boisset, Dupont-Lajoie, dans lequel les personnages incarnés par Jean Carmet (Georges Lajoie, assassin d'une jeune fille) et Victor Lanoux ("Le costaud", ancien d'Algérie) rivalisent de veulerie, accusent et lynchent des ouvriers algériens du meurtre commis par Lajoie pendant que l'inspecteur de police (incarné par Jean Bouise) mène l'enquête. Les ouvriers disparaissent et laissent la place à des classes populaires qui ne pouvaient être, pendant les dernières décennies, que "beaufs", "racistes" et "homophobes". Depuis la crise de 2008, c'est davantage la révolte sociale qu'on criminalise, ainsi que le fait remarquer avec justesse François Davisse, la réalisatrice de Comme des Lions.

Nous comptons encore entre 5,5 et 6 millions d'ouvriers, auxquels on doit évidemment ajouter les retraités de la classe ouvrière (puisque eux, en général, ont davantage connu l'époque de la classe ouvrière). Cette disparition de la classe ouvrière et cette heureuse réapparition des ouvriers viennent consacrer l'idée selon laquelle la gauche, telle qu'elle a existé, n'existe plus mais qu'elle peut cependant se refonder, se redéfinir. A bien des égards la disparition médiatique, mais aussi la disparition des discours politiques et syndicaux, ainsi que la dépréciation de la classe ouvrière ont été et sont les puissants révélateurs d'une mutation d'ampleur de l'idéologie de notre pays. Si la gauche parvient à comprendre ce qui s'est passé depuis trois décennies, elle pourra engager une reconquête du pays. Elle est aujourd'hui "structurellement" minoritaire. L'intérêt des ouvriers, comme celui des autres catégories sociales, n'est pas donné. Il se construit intellectuellement et moralement, socialement et politiquement et, évidemment, culturellement et idéologiquement. La réapparition médiatique des ouvriers est l'occasion de renouveler l'offre discursive des forces de gauche (celles, du moins, pouvant se revendiquer comme étant encore de gauche. A elles de le dire et de le prouver). Engager un processus politique nouveau est désormais de leur responsabilité. A la Gauche radicale, la social-démocratie et l'écologie politique d'y répondre... la fin de la prolophobie en est l'occasion.

Gaël Brustier, docteur en science politique, avait publié en 2009 avec Jean-Philippe Huelin "Recherche le peuple désespérément" (François Bourin Editeur). Il a publié en octobre 2015 "A demain Gramsci" (Editions du Cerf).