samedi 13 février 2016

Pschitt putsch


 Je me suis fixé comme ligne d’attendre 
 toujours un peu avant de hurler avec les meutes réseau-sociales. Je n’y parviens pas toujours les émotions étant parfois les plus fortes. J’ai signé instinctivement la pétition demandant la grâce de Jacqueline Sauvage, comme si ce que je croyais être l’évidence pouvait l’emporter sur le principe d’indépendance de la justice et l’intelligence de deux cours d’assisses. Les faits étaient évidemment un peu plus complexes que ce qui m’était présenté et je regrette de m’être ainsi fait instrumentaliser.


Aussi, lorsque j’ai pu assister à l’interpellation d’un général samedi dernier, je me suis empressé de faire patienter mon réflexe de solidarité envers un frère d’arme et d’attendre d’en savoir un peu plus avant de rejoindre la cohorte de mes camarades qui hurlaient au scandale, voire au sacrilège, d’un pouvoir oppresseur enfermant un éminent défenseur de la patrie.


Il est toujours délicat de critiquer ceux qui mettent en jeu leur vie pour la France. On y risque immédiatement l’accusation du « fauteuil » par rapport au « terrain », ce qui évite au moins de parler des faits. C’est cette tactique, classique, qui autorise un ministre de l’intérieur à balayer toutes les analyses (pourtant venues de ses propres services) en invitant ceux qui les reprennent de rejoindre les rangs de l’unité critiquée. C'est un peu comme si un Président du conseil de la fin des années 1930 invitait tous ceux qui critiquaient la politique de défense du moment et le « modèle de forces » brillamment élaboré par nos généraux, à rejoindre les unités de forteresse de la ligne Maginot. Cet argument, qui n’en est pas un, est encore accentué par la nouvelle force d’amplification des réseaux sociaux. Il s’ensuit alors souvent, agrémenté généralement de quelques doutes sur le patriotisme ou l’indépendance vis-à-vis du pouvoir, un concours de bites en ligne destiné à déterminer si le poids des couilles de celui qui porte la critique est suffisant pour l’autoriser à parler (comme s’il y avait un lien organique) de choses risquées.


Dans le cas du général Piquemal, les choses sont plus faciles car ce qu’il a fait à Calais est sans doute la chose la plus dangereuse qu’il ait fait dans sa vie (je fais confiance à ses nouveaux adorateurs d’essayer de me démontrer le contraire). Les généraux de l’armée française ne sont pas forcément des héros et Christian Piquemal, tout soldat estimable qu’il soit, n’en est clairement pas un. Le général Piquemal n’a pas fait la guerre d’Algérie, ni les combats post-guerre froide. Il n’est pas jamais « sorti de la tranchée sous un feu nourri » comme j’ai pu le lire et les principaux risques qu’il a pu encourir ont sans doute eu lieu dans les cabinets des Premiers ministres Michel Rocard, Edith Cresson et Pierre Bérégovoy où sa qualité de saint-cyrien et ses aptitudes aux concours l’on conduit mécaniquement. On notera qu’à l’époque, il y a fait preuve d’une discrétion suffisante sur ses opinions pour y obtenir d’un gouvernement de gauche ses étoiles de général et son poste de commandant de la Légion étrangère. On ne peut lui reprocher cela, puisqu'il était soumis à un devoir de réserve sur ses convictions politiques ou religieuses. On notera cependant au passage qu’il a participé aussi, à sa façon, à la « baisse de la garde » et à la chute de l’effort de défense qui commence à cette époque. C’était pourtant surtout à l’époque qu’il fallait s’insurger.


C’est donc tardivement que le général Piquemal a fait entendre sa voix, ce qui est désormais son droit étant en retraite. Samedi dernier, il a donc accepté, avec son « cercle de citoyens patriotes » de rejoindre à Calais un rassemblement répondant à l’appel du parti xénophobe allemand Pegida. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que Pegida a été fondé et présidé par l’auteur de 16 cambriolages et qui a, à plusieurs reprises, comparé les étrangers à du bétail, ce qui aurait dû certainement interpeller un ancien commandant de Légion étrangère (s’il y a au moins un endroit où les étrangers sont « une chance pour la France » c’est bien là). Ce rassemblement était interdit dans le cadre de l’Etat d’urgence, il n’est donc pas illogique qu’il fut dispersé et que ceux qui y apparaissaient comme des meneurs soient interpellés, ce qui, au passage, a donné bien plus de retentissement à leur action, jusque-là bien confidentielle.


Et c’est là que les conneries ont vraiment commencé. Certains, dans la vieille gauche antimilitariste n’ont pas manqué de dénoncer immédiatement le terreau « anti-républicain » au sein des armées, un grand classique depuis l'affaire des « fiches », et qui, bénéfice pour le gouvernement, permet de justifier à chaque fois un contrôle accru de la part de hauts-fonctionnaires civils. On se souviendra à cet égard d’une des premières déclarations du ministre de la défense actuel lors de sa prise de fonction, se félicitant de voir des officiers « républicains », témoignant ainsi que cela pouvait être mis en doute chez lui et, sans doute plus encore, dans son entourage. Dans la tout aussi vieille droite, d’autres tendent au contraire, à justifier ce fantasme, en arguant être les seuls dépositaires des valeurs de la nation face à un vaste complot « anti-français » mêlant politiques, médias et autres. En associant indignation sincère et petits calculs, tout l’éventail de l’extrême-droite (et donc aussi les réseaux russes comme Sputnik ou Russia Today) s’est précipité sur l’ « agression » du « brav’ général » pour en tirer quelques menus bénéfices, prendre des poses martiales, appeler à la révolte, etc. Personnellement, les premiers ne me sont pas plus sympathiques que les seconds.


Je serai en revanche beaucoup plus proche des camarades qui, sans adhérer forcément aux thèses de ce regroupement plutôt minable, n’aiment pas que l’on touche à l’un des leurs, et qui, comme en opération, ont le réflexe de le défendre « Right or wrong ». On ajoutera que la manière dont les soldats ont été traités depuis de nombreuses années, et par les différents gouvernements, ne les incite pas non plus à l’indulgence vis-à-vis du pouvoir. Maintenant Piquemal n’a pas agi en tant que militaire (même s’il savait que personne ne l’appellerait « monsieur ») mais en tant que citoyen ordinaire et il doit assumer ses actes (il n’a pas été brutalisé, ni envoyé au bagne non plus). On aimerait au moins que les autorités fassent preuve de la même fermeté, au moins en apparence, vis-à-vis des casseurs qui agissaient au même moment à Rennes où des « no borders », qui sévissaient à Calais, quelques temps plus tôt. On aurait aimé voir, par exemple, les images des interpellations de ceux qui ont osé inscrire « Nik la France » (anticipant sans doute la réforme de l’orthographe) sur la statue du général de Gaulle. Les choses seraient sans doute mieux passées par la suite, ne donnant pas l’impression d’une autorité sélective, en plus d’être erratique.


Bref, tout cela est finalement assez minuscule.

Lu ici