lundi 29 février 2016

La mission Mus en mai 1947

Ci-dessus, le Tiêu đoàn 86, bataillon de l'infanterie vietnamienne

"Au soir du12 mai 1947, Hô Chi Minh rencontra Paul Mus dans l'unique maison encore debout dans une ville entièrement réduite à un amas de briques (Thai Nguyen).
     - Monsieur le président, je vous remercie de votre généreuse initiative qui me permet de vous faire parvenir un message que le haut-commissaire Bollaert m'a confié.
Quand Hô Chi Minh lui demanda de lui présenter le message, il répondit :
     - Monsieur le président, il m'est peu commode de vous en expliquer le motif. Le message du haut-commissaire, en réponse de votre offre de cessez-le-feu, n'est pas sous une forme écrite. Mais j'ai bien retenu son contenu, permettez-moi de vous le redire pour mot pour mot.
     - Je vous écoute.
Paul Mus récita tout d'une traite : 
     - Pour mettre en œuvre le cessez-le-feu, le haut-commissaire Bollaert se permet de poser quatre conditions. Premièrement, les troupes vietnamiennes rendront leurs armes aux Français. Deuxièmement, les troupes françaises auront le droit de circuler librement sur le territoire du Viêtnam. Troisièmement, le gouvernement vietnamien remettra les captifs aux Français. Quatrièmement, le gouvernement vietnamien remettra aux Français tous les étrangers passés dans les rangs des Vietnamiens.
Le président Hô répondit d'une voix toujours douce, mais le visage sérieux : 
     - Monsieur Mus, je sais que vous avez participé à la résistance du peuple français contre le fascisme hitlérien. Est-ce vrai ? 
     - Répondez-moi donc ! A ma place quelle serait votre attitude ? Accepteriez-vous ces conditions ? 
Et il ajouta devant Paul Mus silencieux, perplexe : 
     - J'ai entendu dire que Mr. Bollaert, lui aussi, a participé à la résistance contre Hitler et a accompli des exploits. Quel est donc le sens de ses conditions ? Cela veut tout simplement dire qu'il nous demande la capitulation. Monsieur Mus, vous-même, pensez-vous que nous allons nous rendre ? Et accepter de surcroît cette condition concernant les étrangers qui sont à nos côtés dans la lutte anticolonialiste ? Mais si nous l'acceptions nous serions des lâches !
Hô Chi Minh regarda Paul Mus. Ce dernier restait restait assis, toujours silencieux, puis, hochant la tête :
     - Je comprends dit-il, monsieur le président, je comprends.
On ne parla plus du message. Hô Chi Minh expliqua la position de son gouvernement, à savoir son amour de la paix, sa volonté d'établir de bonnes relations avec la France mais aussi sa détermination à défendre l'indépendance de la patrie et son unité.
Paul Mus reconnut qu'il s'agissait de nobles et dignes sentiments. Il promit de rendre exactement compte de ses déclarations à Bollaert.
Au moment de partir, il apparut véritablement ému. Il souhaita une bonne santé au président Hô puis lui demanda : 
     - Monsieur le président, ainsi la guerre continue ? 
     - Nous désirons la paix mais pas à n'importe quel prix, nous voulons la paix dans l'indépendance et la liberté ! 
     - Monsieur le président je vous souhaite bien de la vaillance ! 
     - Certainement ! La vaillance, nous l'avons toujours ! 
Il s'agissait de la dernière entrevue, pendant toute la résistance, entre Hô Chi Minh et un représentant de l'adversaire.

Vo Ngyuen Giap, Mémoires 1946-1954, tome I, La résistance encerclée.