samedi 23 janvier 2016

Les ploutocrates actuels

Entre 2000 et 2004, les émoluments des patrons des quarante plus grandes entreprises françaises cotées à la Bourse – dites du CAC 40 – ont doublé pour atteindre une moyenne de 2,5 millions d’euros annuels. Si l’on y inclut les stock-options dont ils bénéficient (il s’agit de la possession d’actions attribuées à un cours avantageux), le chiffre passe à 5,6 millions d’euros en 2004, selon le cabinet d’études Proxinvest, soit plus de 15 000 euros par jour. Les patrons français les mieux payés ont ainsi empoché en 2005 : 22,6 millions d’euros (Lindsay Owen-Jones, L’Oréal), 16,3 (Bernard Arnault, LVMH), 13,7 (Jean-René Fourtou, Vivendi), etc. Arnaud Lagardère (Lagardère SCA) était, hors stock-options, le mieux payé : 7 millions. Il faut descendre jusqu’au 79ème patron du classement dressé par Capital pour passer en dessous du million d’euros de rémunération annuelle.
            Les chefs d’entreprise ne sont pas seuls à bénéficier de la manne. Depuis 1998, les émoluments des 435 membres des comités de direction des sociétés du CAC 40 ont, selon Proxinvest, grimpé de 215%, alors que, durant la même période, le salaire des Français n’a progressé que de 25%.
            Au salaire et aux stock-options, il convient souvent d’accorder à nos amis les patrons un cadeau de bienvenue lors de leur arrivée dans l’entreprise – deux ans de salaire –, une prime de sortie, une retraite-chapeau assurant 40% du revenu – par exemple, 1,2 million d’euros par an pour Daniel Bernard, de Carrefour –, les frais payés – carte de crédit d’entreprise, repas, chauffeur, conseiller fiscal –, les jetons de présence pour participation aux conseils d’administration d’autres entreprises que la leur, etc. Ces conseils d’administration sont une coutume permettant à la tribu des dirigeants de raffermir ses liens ; les jetons ajoutent un agrément à la joie de se revoir : ils seraient en moyenne en 2004 de 34 500 euros.
            La France n’est pas seule à choyer ses patrons. En 2005, selon une étude de Standard & Poor, la rémunération moyenne des P-DG des 500 plus grandes firmes des Etats-Unis s’élève à 430 fois celle du travailleur moyen – dix fois plus qu’en 1980. Le patron de Sonoco, John Drosdick, reçoit 23 millions de dollars par an, ceux d’ATT, Edward Whitacre, 17 millions, d’US Steel, John Surma, 6,7 millions, d’Alcoa, Alain Belda, 7,5 millions.
            Quitter ces entreprises est l’occasion d’emporter un magot. En décembre 2005, Lee Raymond, le dirigeant d’Exxon, la grande compagnie pétrolière américaine, a pu soulager la tristesse de son départ avec un paquet de 400 millions de dollars. Le patron d’Occidental Petroleum s’est contenté de 135 millions de dollars en trois ans. Richard Fairbank, P-DG de Capital One Financial, a mieux joué : 249 millions de dollars quand il a levé ses stock-options en 2004.
            En France, les cadeaux de départ sont moins plantureux, mais pas tout à fait dérisoires. Daniel Bernard, patron de Carrefour, part en avril 2005 avec des indemnités de licenciement de 38 millions d’euros auxquelles s’ajoute 0,6% de capital en tant que stock-options, soit quelque 170 millions d’euros. Antoine Zacharias, P-DG de Vinci, quitte cette entreprise en janvier 2006 avec une prime de 13 millions d’euros, pour aider à lui faire oublier son salaire annuel de 4,3millions de 2005, et que complète un matelas de plus de 170 millions de stock-options. Jean-Marc Espalioux, président du directoire d’Accor, part en janvier 2006 avec 12 millions d’euros. Igor Landau (Aventis), qui a perdu l’OPA qui lui a lancée Sanofi, empoche également 12 millions. Havas se sépare d’Alain de Pouzilhac et de 7,8 millions.
            En 1989, Jacques Calvet, dirigeant de Peugeot, avait fait scandale parce qu’il s’était accordé une rallonge de 46% en deux ans – avec 2,2 millions de francs (330 000 euros), il pesait 30 fois le salaire d’un ouvrier de son entreprise. Aujourd’hui, ses collègues du CAC 40 gagnent plus de cent fois plus que le smicard. En 2000, rapporte Le Monde, le « gourou du management Peter Drucker » avait lancé une mise en garde : « Il y a trente ans, le facteur multiplicatif entre le salaire moyen d’une entreprise et le salaire le plus élevé était de 20. Maintenant, on avoisine les 200. C’est extrêmement pernicieux. Le banquier J.P. Morgan, dont on ne peut douter qu’il aimait beaucoup l’argent, avait fixé comme règle que le top management ne devait pas avoir un salaire qui excède vingt fois celui d’un salarié moyen. Cette règle était très sage. Il y a aujourd’hui une attention démesurée portée aux revenus et à la richesse. Cela détruit totalement l’esprit d’équipe. » M. Drucker a beau être « gourou », les managers ne l’ont pas écouté.
            Le plus étonnant dans cette « bacchanale », pour reprendre le mot de Forbes, est que ce ne sont pas les salariés ou les partis de gauche qui protestent le plus vivement contre ce hold-up organisé, mais les actionnaires et les investisseurs, qui jugent que le partage de la plus-value en faveur desdits managers se fait à leur détriment…

Comment les riches détruisent la planète, Hervé Kempf