lundi 18 janvier 2016

La fabrication du consentement

Le piratage d'un sujet aux fins d'obtenir son consentement peut aussi s'appuyer sur une régression mentale provoquée. Cette technique suppose, dans un premier temps, de ne s'adresser qu'aux émotions et à l'affectivité. Noam Chomsky et Edward Herman ont rendu célèbre l'expression de fabrication du consentement (ou encore fabrique de l'opinion), mais c'est Edward Bernays (1891-1955) qui l'a inventée. Neveu de Freud, grand lecteur de Gustave Le Bon et de sa Psychologie des foules, l'homme incarne à lui tout seul les transferts de compétence entre marketing et politique, et l'effacement de la limite entre les deux. C'est sous son impulsion que la politique a commencé de prendre comme modèle l'analyse des feed-back des comportements de consommation, dans les grandes surfaces, les banques, les assurances, les services personnalisés, ainsi que la mise en oeuvre de solutions qui en optimisent la gestion : analyse de marché, segmentation du public, définition d'un coeur de cible, création artificielle de nouveaux besoins, etc. Fondateur de la propagande moderne, qu'il prit soin de rebaptiser "conseil en relations publiques" pour en améliorer l'image, Bernays a non seulement inventé diverses techniques publicitaires, mais il a encore orchestré des campagnes de déstabilisation de gouvernements latino-américains pour la CIA. Ce qui distingue les régimes démocratiques des dictatures n'est alors plus qu'une simple question de méthode, plus subtile en démocratie car parvenant à façonner l'opinion du peuple sans même qu'il ne s'en rende compte. Comme Bernays le dit lui-même dans son ouvrage princeps de 1928, intitulé Propaganda, "la manipulation consciente, intelligente, des opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans une société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige véritablement le pays (...) Les techniques servant à enrégimenter l'opinion ont été inventées puis développées au fur et à mesure que la civilisation gagnait en complexité et que la nécessité du gouvernement invisible devenait de plus en plus évidente. (...) Et si, selon la formule consacrée, tel candidat à la présidentielle a été 'désigné' pour répondre à 'une immense attente populaire', nul n'ignore qu'en réalité son nom a été choisi par une dizaine de messieurs réunis en petit comité."
     Comment faire accomplir quelque chose à quelqu'un en lui donnant le sentiment que c'est lui qui a choisi librement de le faire ? Comment réussir à ce que la transgression de l'intégrité mentale des masses populaires reste inaperçue ? Comment faire en sorte que le pilotage des masses présente toutes les apparences de la démocratie et du respect de la souveraineté populaire ? Bref, comment violer quelqu'un sans qu'il ne s'en aperçoive ? Telles sont les questions de hacking social que se posent les élites dirigeantes. La journaliste au Point Sylvie Pierre-Brossolette déclarait le 16 janvier 2008 sur France Info à propos de l'Union européenne : "Est-ce qu'il ne faut pas violer des fois les peuples un tout petit peu pour leur bien ? On le fait pour d'autres questions. La peine de mort, on l'a votée dans le dos des gens, ils n'en voulaient pas. L'Europe, c'est un peu pareil." Quelques mois plus tard, dans l'émission Bibliothèque Médicis du 27 novembre 2008, Alain Minc tenait des propos semblables sur la chaîne de télévision Public Sénat. Ces appels répétés au "viol des peuples", Serge Tchakhotine en décrivait les formes dès 1939 dans son célèbre ouvrage, Le viol des foules par la propagande politique. Le viol est toujours celui de l'intelligence critique et rationnelle, au bénéfice des émotions et des affects primaires. Tchakhotine distinguait quatre impulsions primaires sur lesquelles surfe la manipulation : l'agressivité, l'intérêt matériel immédiat, l'attirance sexuelle au sens large, la recherche de la sécurité et de la norme. La manipulation la plus efficace sera celle qui instrumentalisera au mieux ces impulsions primaires en en promettant la satisfaction la plus pleine et rapide. Ces quatre impulsions peuvent se ramener en définitive à deux affects primordiaux : le sexe et la peur. L'utilisation adroite de ces deux affects, le jeu alternatif sur la carotte et le bâton, la séduction et l'angoisse, permet de mener un groupe par le bout du nez, de piloter son changement avec son consentement, donc de lui rendre imperceptible le viol de sa propre souveraineté mentale et politique. 
     Le jeu sur ces deux affects peut, à son tour, se résumer à une seule motion psychique, de type fantasmatique et régressif. En effet, les techniques d'influence pour rendre désirable quelque chose, pour rendre "sexy et glamour" n'importe quoi, sont celles de la communication publicitaire ; or, toutes les mises en scène de communication, de marketing et de séduction publicitaire ne sont que les déclinaisons à l'infini d'une seule et même notion mentale originelle, qu'en termes psychanalytiques on appellerait la "structure élémentaire du fantasme", à savoir le désir de fusion de soi et d'autrui dans une unité indistincte abolissant la contradiction, ou en d'autres termes, le fantasme de retour dans le ventre maternel. Également dénommé "sentiment océanique", il s'agit du fantasme primordial de régression préoedipienne sur lequel s'étayent tous les autres fantasmes qu'une vie humaine peut connaître. Le champ fantasmatique étant un puissant moteur de l'action, qui parvient le mieux à flatter les tendances régressives de l'humain en lui promettant le retour dans l'utérus, emporte généralement l'adhésion du groupe. La culture de l'involution vers des stades archaïques du psychisme, avec en perspective le retour à l'état fœtal, se présente ainsi comme le fil conducteur de toute l'ingénierie psycho-politique mondialisée

Gouverner par le chaos