lundi 11 janvier 2016

Ingénierie sociale et Social Learning

La conduite du changement comme technique de prise de contrôle d'un groupe se marie tout naturellement avec l'Apprentissage collectif, ou Social Learning. Afin d'expliquer en quoi consiste cette approche, nous commencerons par une citation longue mais parfaitement explicite d'Eric Dénécé, le fondateur du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R) : "Le Social Learning utilise les effets combinés de la culture, de la connaissance et de la psychologie pour amener une population ciblée à raisonner selon un certain schéma de pensée initié par l'influenceur, dans des buts politiques, économiques ou socioculturels. Le Social Learning est donc un formatage social à des fins d'influence. Son objectif est la conquête des "territoires mentaux". Par le biais du Social Learning, les acteurs économiques cherchent à prendre le contrôle d'un marché, en amont, en façonnant ses goûts et ses besoins - voire en les conditionnant - et enfin en lui imposant ses produits qui paraissent alors répondre naturellement à ses attentes. Il s'agit d'adapter, parfois longtemps à l'avance, le client à son offre, de détruire celle de la concurrence, mais aussi de substituer l'influence politique et culturelle de son Etat à celle des nations rivales. A l'ère de l'information, la diplomatie de la canonnière se voit ainsi remplacée par l'influence intellectuelle. (...) Ce qu'il vise, ce sont les centres de décision ou de référence d'une nation - administratifs, politiques, économiques, culturels, sportifs, musicaux, etc. - ayant un pouvoir de décision, d'influence, d'entraînement sur le reste de la communauté. Cette manœuvre oriente alors en toute légitimité les publics visés vers l'offre se dissimulant derrière ce processus de formation apparemment anodin. Il s'agit d'une conquête des cœurs et des esprits très en amont des débouchés commerciaux. (...) Les origines du Social Learning. Avant même la fin de la Seconde Guerre mondiale, alors que la victoire des alliés était acquise, les Anglais et les Américains s'interrogèrent sur la meilleure manière d'éviter qu'un nouveau conflit n'éclate avec l'Allemagne. La solution retenue fut de créer une connivence de valeurs entre les trois pays. Des liens furent alors tissés avec les futures élites allemandes, afin d'établir un échange d'idées. Ainsi, à Wilton Park, manoir des environs de Londres, les Anglo-Américains organisèrent dès 1944 des réunions qui eurent pour but d'éduquer les élites allemandes qui allaient succéder à Hitler à une vision du monde anglo-saxonne fondée sur la démocratie et le libéralisme économique. Cette démarche avait pour objectif de les extraire de leur "germanité" et d'en faire des êtres "civilisés", selon les normes anglo-américaines. Une telle initiative fut renforcée par le plan Marshall (1947), puis par l'importante présence américaine dans le cadre de l'OTAN. Elle a abouti à l'arrimage durable de l'Allemagne fédérale à l'Europe de l'Ouest et à l'atlantisme."
     Le Social Learning se consacre ainsi à la modification intentionnelle du mode de vie, des mœurs, des us et coutumes d'un groupe humain donné, à son insu et laissant croire qu'il s'agit d'une évolution naturelle. Par exemple, l'exode rural et la concentration des populations dans les villes, phénomènes typiques de la mondialisation, toujours présentés comme des fatalités historiques, répondent en réalité à deux objectifs : l'un économique, couper les groupes humains de leur autonomie alimentaire pour les rendre totalement dépendants des fournisseurs industriels et des semenciers d'organismes génétiquement modifiés (Monsanto, Limagrain) ; l'autre, politique, faciliter la surveillance, plus aisée en milieu urbain qu'à la campagne. Cette converge d'intérêts et de méthodes du marché et de la politique a commencé d'être élaborée et concertée à partir des années vingt, comme l'analyse Stuart Ewen, historien de la publicité. En s'appuyant sur d'abondantes citations de leurs écrits et déclarations dans la presse, Ewen montre comment des industriels et des chercheurs américains en sciences sociales réfléchirent ensemble, au sortir de la première guerre mondiale, aux moyens de créer un nouveau type de société et un nouveau type d'individu exclusivement orientés sur la production et la consommation. Il résume ainsi leurs réflexions : "Créer une culture nationale et lui donner une cohérence grâce au lien social de la consommation, voilà un projet qui relève fondamentalement de la "planification sociale". (...) Les structures familiales traditionnelles, les styles de vie ruraux, les codes éthiques des immigrés, avaient largement façonné les attitudes des classes laborieuses en Amérique (...) La subjectivité de la culture traditionnelle gênait la marche du machinisme vers la synthèse à venir, promise par l'ordre nouveau de la culture industrielle. Il appartenait à l'industrie de donner forme à ce nouvel ordre en s'arrangeant pour liquider l'action."
     Le Social Learning désigne ainsi un changement dirigé s'appuyant sur la "fabrication du consentement" au changement. Il s'agit d'une stratégie indirecte de pression comportementale visant à désamorcer en amont toute résistance au changement et aux troubles qu'il provoque par le camouflage de toute intention stratégique contre laquelle résister, de sorte que le pilotage conscient du groupe reste inconscient à ce dernier, imperceptible et attribué à une évolution naturelle des sociétés dont personne n'est responsable. "There is no alternative !", comme le martelait Margaret Thatcher. Dissimuler toute trace de volonté dans le processus de changement est primordial pour faire accepter les chocs en provoquant le moins de réactions possible, hormis peut-être de la nostalgie et des propos dépités sur la décadence et la nature humaine qui serait mauvaise. Fatalisme, résignation, soumission et passivité sont escomptés. Il est impératif que le sujet piloté soit le moins conscient de l'existence du pilotage et du pilote, de sorte qu'il ne puisse même pas lui venir l'idée de s'immiscer dans le mécanisme pour y jouer un rôle actif. A cette fin, il paraît nécessaire de rendre impossible au sujet piloté d'accéder à une vision d'ensemble du système dans lequel il se trouve, une vision globale de surplomb, générale et systémique, qui lui permettrait de remonter aux causes premières de la situation. Cette opération de brouillage, qui n'est rien d'autre qu'un piratage du système de perception et d'analyse du sujet, consistera à spécialiser ses capacités de raisonnement et à les fragmenter sur des tâches particulières, de sorte à orienter leur focalisation dans un sens qui reste inoffensif pour le pouvoir. 

Gouverner par le chaos