dimanche 6 décembre 2015

Plus la société présente d'elle-même une image tolérante, plus, en fait, le conflit s'intensifie et se généralise

Même constat tragique chez Christopher Lasch, doublé cette fois d'un discours nettement apocalyptique : plus la société présente d'elle-même une image tolérante, plus, en fait, le conflit s'intensifie et se généralise : ainsi est-on passé de la guerre des classes à la "guerre de tous contre tous". Dans l'univers économique d'abord, règne une rivalité pure, vidée de toute signification morale ou historique : le culte du self-made man et de l'enrichissement comme signe de progrès individuel et social est fini, désormais la "réussite" n'a plus qu'une signification psychologique : "La recherche de la richesse n'a d'autre objet que d'exciter l'admiration ou l'envie"
Dans nos système narcissiques, chacun courtise ses supérieurs pour gagner de l'avancement, désire être envié  plus que respecté, et notre société, indifférente au futur, se présente comme une jungle bureaucratique où règne la manipulation et la concurrence de tous contre tous. La vie privée elle-même n'est plus une refuge et reproduit cet état de guerre généralisé : des experts en communication rédigent des traités psychologiques pour assurer aux individus une position dominante dans les cocktails, tandis que nouvelles stratégies, comme l'assertiveness therapy, cherchent à débarrasser les sujets de sentiments d'anxiété, de culpabilité et d'infériorité utilisés fréquemment par leurs vis-à-vis pour parvenir à leurs fins. Les relations humaines, publiques et privées sont devenues des rapports de domination, des rapports conflictuels fondés sur la séduction froide et l'intimidation. Enfin, sous l'influence du néo-féminisme, les rapports entre l'homme et la femme se sont considérablement détériorés, délivrés qu'ils sont des règles pacifiantes de la courtoisie. La femme, avec ses exigences sexuelles et ses capacités orgastiques vertigineuses - les travaux de Masters et Johnson, K. Millett, M.J. Sherfey posent la femme comme "insatiable" -, devient pour l'homme une partenaire menaçante, intimidante et génératrice d'angoisse : "Le spectre de l'impuissance hante l'imagination contemporaine", cette impuissance masculine qui, selon les derniers rapports, augmenterait, en raison de la peur de la femme et de sa sexualité libérée. Dans ce contexte, l'homme nourrit une haine sans frein contre la femme, comme en témoigne le traitement de celle-ci dans les films actuels avec leur fréquence de scènes de viols.
Simultanément, le féminisme développe, chez la femme, la haine de l'homme, assimilé qu'il est à un ennemi, source d'oppression et de frustration ; ayant toujours plus d'exigences envers l'homme qui se trouve incapable d'y pourvoir, la haine et la récrimination s'étendent dans ce sexual warfare caractéristique de notre temps.
     Christopher Lasch, en rejetant les théories de Riesman et de Fromm, coupables, à ses yeux, d'avoir exagéré la capacité de socialisation des pulsions agressives par la société permissive, ne fait que retomber dans la représentation dominante, mass-médiatique de la montée de la violence dans le monde moderne : la guerre est à nos portes, nous vivons sur un baril de poudre, voyez le terrorisme international, les crimes, l'insécurité dans les villes, la violence raciale dans les rues et es écoles, les hold-up, etc. L'état de nature de Hobbes se trouve ainsi au terme de l'Histoire : la bureaucratie, la prolifération des images, les idéologies thérapeutiques, le culte de la consommation, les transformations de la famille, l'éducation permissive ont engendré une structure de la personnalité, le narcissisme, allant de pair avec des relations humaines, de plus en plus barbares et conflictuelles. Ce n'est qu'apparemment que les individus deviennent plus sociables et plus coopératifs ; derrière l'écran de l'hédonisme et de la sollicitude, chacun exploite cyniquement les sentiments des autres et recherche son propre intérêt sans aucun souci des générations futures. Curieuse conception que ce narcissisme, présenté comme structure psychique inédite et qui se trouve en fait repris dans les filets de l'amour-propre et du désir de reconnaissance déjà perçus par Hobbes, Rousseau et Hegel comme responsables de l'état de guerre. Si le narcissisme représente bien un nouveau stade de l'individualisme - c'est cette hypothèse qui est fructueuse dans les travaux américains actuels, beaucoup plus que leurs contenus, trop enclins à un catastrophisme simpliste -, il faut poser qu'il s'accompagne d'un rapport original à l'Autre, comme il implique une relation inédite au corps, au temps, à l'affect, etc. 

Gilles Lipovetsky, L'ère du vide