lundi 14 décembre 2015

La décroissance : vers une « société de sobriété » ?


Alors que le 30 novembre 2015 débutera, à Paris, la COP21 (Conférence des Nations Unies sur le changement climatique), les questions écologiques sont au cœur des préoccupations. Depuis la révolution industrielle du XIXème siècle et sa vision mécanique du monde, la spectaculaire croissance des nations modernes semble atteindre aujourd’hui ses limites ; déjà, Paul Valéry écrivait, en 1931 : « Le temps du monde fini commence »(1). Et le « monde fini » amène avec lui son lot de catastrophe : sécheresse, disparitions d’espèces animales et végétales,… L’environnement n’est pas la seule victime du monde moderne, les individus étant transformés en Homo oeconomicus sommés de jouir sans entrave : surconsommation, « malbouffe », augmentation des diverses maladies …
Le scénario cornucopien (fondé sur le mythe de la corne d’abondance et de l’absence de limites) semble aujourd’hui à bout de souffle, celui de la décroissance est présenté par beaucoup comme la solution. Mais qu’en est-il vraiment ?

Une brève histoire de la décroissance

La décroissance est une réaction face aux mutations engendrées par la Révolution industrielle amorcée au XVIIIème siècle, et s’accélérant au XIXème siècle ; le mot décroissance apparait pour la première fois en 1979, dans l’ouvrage Demain la décroissance de l’économiste et mathématicien américain d’origine roumaine Nicolas Georgescu-Roegen (1906-1994), alors que la machine économique s’enraye, avec crise et montée du chômage à la clef. Mais les prémices de la décroissance apparaissent déjà au XIXème siècle, sous l’impulsion du peintre et poète britannique John Ruskin (1819-1900) et l’écrivain et artiste britannique William Morris (1834-1896), quand ceux-ci fondent dans les années 1860 le mouvement Arts & Crafts (Arts et Artisanats), prônant l’artisanat, permettant à l’artisan d’exprimer sa créativité du début à la fin, et d’accéder au bonheur, face au dur et abrutissant travail à la chaîne. Aux Etats-Unis, c’est l’écrivain et essayiste Henry David Thoreau (1817-1862) qui, dans son ouvrage Walden ou la vie dans les bois, publié en 1854, s’attaque au consumérisme et à l’industrialisation, écrivant : « Si nous voulons rétablir l’humanité suivant les moyens vraiment indiens, botaniques, magnétiques ou naturels, commençons par être aussi simple et aussi bien portant que la nature. »(2)

A partir des années 1930, la décroissance trouvera en Jacques Ellul (1912-1994) son plus grand théoricien, même si ce dernier n’emploi jamais ce terme : ce sociologue marxien voyait en la technique un développement englobant autant le matériel que l’immatériel, bouleversant l’organisation sociale : « Aussi longtemps que l’on n’aura pas étudié le phénomène technique en dehors de ses implications économiques et des problèmes de système économique ou de lutte de classe, on se condamne à ne rien comprendre de la société contemporaine »(3) Pour lui, la volonté de l’Homme à façonner le monde comme il l’entend, en rendant un culte à la technique et en pillant la nature, n’est rien d’autre qu’une prétention à vouloir dominer Dieu. Plutôt que d’accepter et de comprendre que tout ce que Dieu permet n’est pas possible dans le bien, l’Homme, dans un accès d’orgueil, se condamne, et condamne le monde dans lequel il vit.

Localisme et autonomie

La vie décroissante promise par les objecteurs de croissance s’apparenterait à une « société de sobriété », où les individus, vivant dans des villages urbains, se déplacent à pied, en vélo ou en transports en commun, la voiture, trop polluante, ayant été bannie. Des villages où les habitants vivent et gèrent leurs vies en commun, à l’instar du Palais social de Jean-Baptiste André Godin, qui offrit en 1860 aux salariés de sa fonderie une cité à proximité de l’usine, constituée de logements spacieux et chauffés, d’une nurserie, de jardins potagers, d’une école, d’un théâtre…
Les modes de production à plus grande échelle sont également repensés, l’agriculture paysanne remplaçant l’agriculture industrielle et fournissant les marchés de proximité. Le but est de soutenir les petits producteurs et d’échapper à la grande distribution. Pour ces raisons, les objecteurs de croissance défendent les AMAP.

Ces principes localistes concernent aussi l’argent : les monnaies alternatives locales sont favorisées, comme les Créditos en Argentine (créés pour pallier la crise monétaire des années 2000), où le Chiemgauen allemand, d’abord créé par et pour des collégiens, circulant aujourd’hui dans toute la Bavière.

Les objecteurs de la décroissance

La théorie de décroissance rencontre des opposants, certains voyant en elle un malthusianisme économique, prônant la restriction des moyens de production ; cette doctrine est issue du malthusianisme théorisé par l’économiste britannique Thomas Malthus (1766-1834), visant à la restriction volontaire des naissances, soit par des moyens répressifs (famine, épidémies,…), soit par des moyens préventifs (comme le contrôle des naissances). D’autres contestent l’épuisement des ressources naturelles, voire ne la considèrent pas comme un problème en soi : pour l’économiste américain Robert Sollow (né en 1924), l’Homme peut tout à fait inventer des façons de vivre sans ressources naturelles, ces dernières n’étant pas nécessaires pour vivre. Daniel Yergin (né en 1947), écrivain et historien américain, affirme que « le monde n’est pas près de manquer de pétrole »(4), grâce aux progrès techniques.

D’un point de vue strictement idéologique, la décroissance est vue par certains comme une idéologie rétrograde, Cyril di Méo, élu municipal Vert de 2001 à 2008 et auteur de La face caché de la décroissance (édition L’Harmattan) la définissant comme « une impasse réactionnaire pour la pensée alternative ». Ainsi, la décroissance serait une idéologie allant à l’encontre du progrès, prônant par certains points un retour à l’ordre moral, faisant l’apologie des communautés traditionnelles… Mais, si certains reproches adressés à la décroissance semblent aberrants au vu de la gravité de notre situation, d’autres, au contraire, tapent juste : « Prenons un exemple parmi tant d’autres. On nous assure que, sur la base d’une économie « décroissante », nous aurions accès à la santé. Tant mieux. La santé, cependant, suppose notamment des hôpitaux, des centres médicaux, etc, vers lesquels un malade puisse se rendre rapidement. Or, on apprend que « les véhicules à moteur à explosion seraient condamnés à disparaître. Ils seraient remplacés par la marine à voile, le vélo, le train, la traction animale. » Pour les malades que leur état de santé ne dispose pas à se déplacer sur une bicyclette, sur un chariot tiré par des bœufs ou sur un catamaran, il reste le train. Le problème, c’est que jusqu’à présent, les lignes ferroviaires ne desservent que les principaux axes du pays, les habitants des très nombreuses petites communes rurales se contentant d’utiliser les « véhicules à moteur à explosion ». Mais dans le monde que Bruno Clémentin et Vincent Cheynet appellent de leurs vœux, ceux-ci ont disparu. Il faudra donc élargir considérablement, soit le réseau ferroviaire, soit le réseau hospitalier (soit les deux). En résumé, s’ils voulaient tenir leurs promesses en matière de santé publique, les « décroissants » seraient obligés de lancer le pays passablement désindustrialisé dans… de grands travaux – et pas des moindres. »(5) En refusant d’aller au bout de la critique du système capitaliste, la décroissance se retrouve à être plus un mode de vie qu’une réelle alternative. Un mode de vie qui s’adresse essentiellement à ceux qui possèdent des marges de manœuvres suffisantes dans leurs choix de vie. D’où ses contradictions.

La croissance infinie ne fait pas que détruire l’environnement : en donnant à l’Homme un sentiment de toute-puissance, elle le coupe de ses racines (comment pourrait-il en être autrement, alors qu’il vit dans une monde factice et aseptisé ?), de vie spirituelle, ce dernier refusant sa condition d’être limité et mortel, comblant ses angoisses existentielles (mais nécessaires), par la surconsommation. Toutefois, c’est le système dans son entière globalité qu’il faut repenser ; la révolution écologique étant inévitable si nous voulons survivre, à nous, pour reprendre les propos de Jacques Ellul, d’« Inventer l’Homme ».

Marie Chancel

(1) Paul VALERY, Regard sur le monde actuel [1945], éditions Gallimard, La Pléiade, 1960
(2) Henry David THOREAU, Walden ou la vie dans les bois, éditions Gallimard, 2004
(3) Jacques ELLUL, Le système technicien, éditions Le Cherche Midi, 2012
(4) Le monde n’est pas près de manquer de pétrole : Grand angle avec Daniel Yergin, spécialiste américain de l’énergie, Les Echos, 14 novembre 2007
(5) Jérôme METELLUS, La « décroissance soutenable » : une utopie réactionnaire, Révolution, 1er décembre 2003

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