mercredi 30 décembre 2015

Interactions entre les entreprises américaines et l'armée allemande pendant la 2nde GM

Commercer avec des régimes qui leur sont totalement hostiles et contribuer à leur renforcement militaire ont toujours été deux des caractéristiques essentielles du monde des affaires capitaliste, et parfois de ses dirigeants politiques. Ainsi, au début des années 40, la prédiction de Lénine paraissait accomplie : les sociétés multinationales avaient "hérité de la terre". General Motors et Ford (respectivement 900 000 et 500 000 salariés) dominaient alors le marché mondial de l'automobile et des véhicules tout-terrain. Henry Ford précise - principe garanti aussi robuste que ses modèles -, quelques semaines avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale : "Nous ne nous considérons pas comme une compagnie nationale, seulement comme une organisation multinationale."
     Lorsqu'il inaugure en 1939 un nouveau jeu de Monopoly qui, du premier coup de dés, le conduit à la case polonaise, Hitler transforme les chancelleries et les parlements en volières apeurées. Mais au même moment, Alfred Sloan, président de General Motors, rassure sèchement quelques actionnaires inquiets : "Nous sommes trop grands pour être gênés par ces minables querelles internationales."
     Mieux, la plus grande firme mondiale joue un rôle essentiel dans la préparation de ce vaste rallye transeuropéen organisé par l'ancien peintre viennois. En 1929, la société américaine est devenue propriétaire à 100% d'Opel. En 1935, à la demande du haut état-major nazi, les bureaux d'étude de cette firme, installés à Brandebourg, se consacrent à la mise sur roue d'un nouveau modèle de camion lourd qui devrait être moins vulnérable aux attaques aériennes ennemies. Dès 1938, l'Opel "Blitz", produit à une cadence accélérée, équipe l'armée allemande. Sensible au geste, Hitler épingle en 1938 son aigle de première classe au veston du "Chief Executive" de General Motors. Au même moment, Ford ouvre dans la banlieue de Berlin une usine d'assemblage ; selon les rapports des services de renseignements de l'armée américaine, ces bâtiments sont destinés à la production des transports de troupes pour la Wehrmacht.
    Au début de 1939, sept mois avant l'ouverture du conflit, General Motors reconvertit les établissements Opel à Rüsselsheim dans la fabrication d'avions militaires. De 1939 à 1945, ces usines produiront et assembleront à elles seules 50% de tous les systèmes de propulsion destinés au Junker 88, considéré par les experts aéronautiques comme le "meilleur bombardier équipant la Luftwaffe".
     Les filiales de General Motors et Ford construisent 80% des half-tracks de trois tonnes baptisés "mules" et 70% de tous les camions lourds de moyen tonnage qui équipent les armées du Reich. Pour les services secrets anglais, ces véhicules constituent "l'épine dorsale du système de transport de l'armée allemande". Là encore, l'entrée en guerre des États-Unis n'infléchit en rien la stratégie de ces firmes, aussi rectiligne qu'une autoroute.
     Le 25 novembre 1942, le gouvernement nazi nomme le Pr Carl Luer administrateur du complexe de Rüsselsheim. Mais la cour d'appel principale de Darmstadt précise que "l'autorité du conseil des directeurs ne sera pas affectée par cette décision administrative, les méthodes et les responsables du management resteront les mêmes". Et, de fait, Alfred Sloan et ses vice-présidents James B. Mooney, John T. Smith et Graene K. Howard continueront de siéger au conseil d'administration de General Motors-Opel durant toute la guerre. Mieux, en violation flagrante des législations existantes, les informations, rapports et matériels circulent on ne peut mieux entre le quartier général de Détroit, les filiales installées dans les pays alliés, et celles implantées dans les territoires contrôlés par les puissances de l'Axe.
     Les registres financiers d'Opel-Rüsselsheim révèlent que, de 1942 à 1945, la firme élabore ses stratégies de production et de vente en coordination étroite avec les usines de General Motors disséminées à travers le monde, notamment avec General Motors-Japon (Osaka) ; General Motors-Continental (Anvers) ; General Motors-China (Hong-Kong et Shangaï) ; General Motors-Uruguay (Montevideo) ; General Motors do Brazil (Sao Paulo), etc.
     En 1943, alors que les usines américaines du groupe équipent l'aviation des États-Unis, le groupe allemand élabore, fabrique, assemble les moteurs du Messerchmitt 262, premier chasseur à réaction au monde. L'avantage technologique ainsi conféré aux nazis est essentiel. Capable de voler à près de 1 000 km/h, cet appareil surclasse nettement en rapidité (plus de 200 km/h) son adversaire américain, le P 510 Mustang.

Eric Laurent, La guerre des Bush