samedi 19 décembre 2015

Dominique Venner et la démesure prométhéenne

Pauline Lecomte : Dans Le Cœur rebelle, vous écrivez "Les dragons sont vulnérables et mortels. Les héros et les dieux peuvent toujours revenir. Il n'y a de fatalité que dans l'esprit des hommes". On songe à Jünger, que vous avez connu, qui voyait l’œuvre Titans et Dieux...
Dominique Venner : Vous avez raison d'évoquer Jünger. Il avait la perception des menaces du monde de la technique, symboliquement figuré par les Titans de la Théogonie d'Hésiode. Ces demi-dieux s'étaient rebellés contre les Dieux olympiens. Prométhée était le plus célèbre des Titans. On sait ce qu'il advint de lui lorsque Zeus eut triomphé. Nous sommes bel et bien entrés dans l'ère des Titans, surgie de la part prométhéenne de l'esprit européen étendu de proche en proche au monde entier.

P.L. : Que voulez-vous dire ?
D.V. : Depuis le XIXe siècle, l'Occident s'est affirmé comme une "civilisation" techno-scientifique, imposant au reste du monde un mode de développement illimité. Assimilé au progrès humain, le progrès économique et technique a primé toute autre considération, politique, sociale, esthétique ou morale. Cette domination de la technoscience repose sur des succès impressionnants générateurs d'immenses espérances. Elle repose sur une sorte de contrat tacite entre les élites techno-scientifiques et l'ensemble de la société. Cela, jusqu'au jour où des catastrophes issues des innovations ont fait naître la crainte que les créations n'échappent à leurs maîtres et ne s'en émancipent. Crainte alimentée par l'ingénierie génétique et les nanotechnologies. Crainte que des manipulations génétiques ne se propagent de façon incontrôlable dans la nature, stimulées par la volonté de puissance des élites spécialisées et par la perspective d'énormes profits. La première grande alerte d'une technologie échappant à son créateur s'est produite au Japon au début de l'année 2011, lors de l'accident d'origine sismique qui a touché la centrale nucléaire de Fukushima. Sous le regard très médiatisé du monde entier, on a soudain découvert que les maîtres de l'atome n'étaient plus maîtres de leur création et qu'ils ignoraient même ce qui s'opérait au cœur de la centrale, dans les réacteurs que personne ne pouvait approcher. Partiellement fondus, les réacteurs semblaient dotés d'une vie autonome effrayante. Les réactions de désintégration des radioéléments constitutifs donnaient à ces monstres assez d'énergie pour se maintenir pendant plus mois à plus de 2 000° sans la moindre intervention extérieure. Des chercheurs du Commissariat à l'énergie atomique (CEA) en vinrent à parler d'une guerre : "Nous sommes entrés en conflit armé avec notre créature". A Fukushima, c'est la promesse de maîtrise du monde qui est partie en fumée. Rien de commun avec les accidents naturels ou industriels classiques, séisme, cyclone, coup de grisou. Dans l'un des pays les plus avancés, "une technologie cesse d'être l'alliée servile de son créateur pour se rende maître d'elle-même, lui devenir hostile et s'emparer d'un territoire d'où il sera durablement banni". Animatrice de l'idée du progrès humain, la métaphysique de l'illimité, soudain, a rencontré ses limites. Une question est désormais posée : comment pourrons-nous retrouver la part apollinienne de notre civilisation afin d'équilibrer sa démesure prométhéenne ?

Le choc de l'Histoire, Dominique Venner