lundi 14 décembre 2015

Chronique d'un homme libre



            Mais quelle étrange leçon de géographie je reçus  là ! Guillaumet ne m’enseignait pas l’Espagne ; il me faisait de l’Espagne une amie. Il ne me parlait ni d’hydrographie, ni de populations, ni de cheptel. Il ne me parlait pas de Guadix, mais des trois orangers qui, près de Guadix, bordent un champ : « Méfie-toi d’eux, marque-les sur ta carte… » Et les trois orangers y tenaient désormais plus de place que la Sierra Nevada. Il ne me parlait pas de Lorca, mais d’une simple ferme près de Lorca. D’une ferme vivante. Et de son fermier. Et de sa fermière. Et ce couple prenait, perdu dans l’espace, à quinze cents kilomètres de nous, une importance démesurée. Bien installés sur le versant de leur montagne, pareils à des gardiens de phare, ils étaient prêts, sous leurs étoiles, à porter secours à des hommes.
            Nous tirions ainsi de leur oubli, de leur inconcevable éloignement, des détails ignorés de tous les géographes du monde. Car l’Ebre seul, qui abreuve les grandes villes, intéresse les géographes. Mais non ce ruisseau caché sous les arbres à l’ouest de Motril, ce père nourricier d’une trentaine de fleur. « Méfie-toi tu ruisseau, il gâte le champ… Porte-le aussi sur ta carte. » Ah ! je me souviendrais du serpent de Motril ! Il n’avait l’air de rien, c’est à peine si, de son léger murmure, il enchantait quelques grenouilles, mais il ne reposait que d’un œil. Dans le paradis du champ de secours, allongé sous les herbes, il me guettait à deux mille kilomètres d’ici. A la première occasion, il me changerait en gerbe de flammes…
            Je les attendais aussi de pied ferme, ces trente moutons de combat, disposés là, au flanc de la colline, prêts à charger : « Tu crois libre ce pré, et puis, vlan ! voilà trente moutons qui te dévalent sous les roues… » Et moi je répondais par un sourire émerveillé à une menace aussi perfide.
            Et, peu à peu, l’Espagne de ma carte devenait, sous la lampe, un pays de conte de fées. Je balisais d’une croix les refuges et les pièges. Je balisais ce fermier, ces trente moutons, ce ruisseau. Je portais, à sa place exacte, cette bergère qu’avaient négligée les géographes.

Terre des hommes, Antoine de Saint-Exupéry