dimanche 27 décembre 2015

Baudoin de Bodinat contre les machines

L’auteur, aussi rare que mystérieux, de La Vie sur Terre publie un nouvel essai, Au fond de la couche gazeuse, sur la civilisation de la technique et l’emprise des machines. Magistral. 

Il y a des livres qui connaissent une existence souterraine, clandestine, un peu à la façon des samizdats dans les anciens pays communistes, mais ces œuvres de «contrebande» diffusées à l’abri des médias peuvent avoir un écho bien plus important et durable que nombre de produits de consommation jetables encensés par le système. La preuve avec La Vie sur Terre de Baudoin de Bodinat dont les deux volets furent publiés en 1996 et 1999 à l’Encyclopédie des nuisances avant une réédition augmentée en un seul volume parue en 2008. Voici donc plus de quinze ans que cette œuvre inclassable, sous-titrée «Réflexions sur le peu d’avenir que porte le temps où nous sommes», se transmet auprès de lecteurs en quête d’écrivains et de penseurs irréguliers s’attaquant à la modernité techno-industrielle au point que La Vie sur Terre continue d’être l’objet de multiples recensions et même récemment d’une adaptation théâtrale (par Céline Champinot et Elise Chatauret). L’honnête homme rangera ainsi les livres de Baudoin de Bodinat (qui a également publié un essai sur le photographe Eugène Atget en 2014) dans sa bibliothèque non loin de ceux de Günther Anders, d’Orwell, de Pasolini, de Simone Weil, de Bernanos ou de Jacques Ellul. 

Feu de l’esprit et beauté du style 
De l’auteur, on ne sait pas grand-chose. Baudoin de Bodinat est-il un pseudonyme ? Celui d’un collectif d’auteurs ? Sur le Net, les hypothèses fusent. D’autres sources, plus fiables, nous soufflent que l’homme serait exploitant forestier en Bourgogne… Peu importe car son CV est assez anecdotique au regard de ses écrits notamment quand arrive en librairie un nouvel ouvrage signé Baudoin de Bodinat, Au fond de la couche gazeuse, aux éditions Fario. 
De quoi nous «parle» Baudoin de Bodinat ? Des catastrophes en cours et à venir, du cauchemar climatisé et numérique, du contrôle et de l’asservissement des masses, de l’obsolescence généralisée, de l’épuisement des ressources et de l’effondrement d’un monde dont nous n’avons aucun moyen de partir, d’une civilisation confiant son peu d’avenir aux machines et aux robots… Les décors de cet expansionnisme marchand nous sont déjà familiers – «mégalopoles sociopathes», camps de réfugiés, résidences ultra sécurisées pour les heureux du monde… – mais ils sont évoqués ici avec une puissance rare et même avec poésie. 
Loin des imprécations d’un pamphlétaire, l’écrivain sonde les reins de l’époque, ses vices cachés et visibles, avec une froideur clinique que viennent tempérer un regard sensible, le feu de l’esprit et la beauté d’un style évoquant autant Debord que Bossuet. Bodinat ne néglige pas les petits faits vrais (la Voie lactée est désormais invisible par un quart des résidents de la planète, la moitié des espèces sauvages – animales et végétales – a disparu de l’écosystème depuis 1970) ou des informations lues en bas de page des journaux, comme celle sur ce conglomérat taïwanais, fournissant les grandes marques de téléphonie et d’informatique, qui congédie «les cinq cents mille ouvriers internés dans ses usines chinoises afin d’y mettre à la place un million de robots, en considération d’un taux de suicides excessif chez ceux-là…» Les signes de l’Apocalypse se cachent dans les détails. 
Vandaliser et profaner tout ce qui existait : tel pourrait être l’un des mots d’ordre de «ce monde de restrictions, de contraintes, de gênes de toutes sortes et privations vitales, ce monde étouffant et empoisonné» qui rêve de repousser toutes les limites, y compris celles de la vieillesse et de la mort à travers le projet transhumaniste d’un homme augmenté par les nano-biotechnologies. 

Tout doit disparaître 
En attendant cette science-fiction qui vient, Baudoin de Bodinat observe notre curieuse humanité se prosternant devant «l’Être suprême numérique», penchée sur ses écrans, n’ayant pas tellement le goût de la liberté pour elle-même et ayant «saisi là des possibilités innovantes de l’être encore moins.» Il suffit en effet de constater l’ascendant des appareils sur leurs utilisateurs et les troubles du comportement qui en découlent, le sentiment de panique à l’idée de rater quelque chose (une sonnerie, une vibration, une vidéo…), l’impérieux commandement selon lequel «il faut absolument ne pas perdre le contact, savoir où on est à tout moment les uns les autres», pour comprendre la mutation anthropologique accomplie. 
Bien sûr, l’auteur de Au fond de la couche gazeuse sait que la moindre réserve ou réticence envers «l’innovation épidémique» paraît suspect : «le simple fait de se souvenir sans répréhension ou ironie ou dédain, sans apostasie ni dénigrement d’un aspect quelconque de l’antérieur vaut comme un aveu de nostalgie». Les accusations de passéisme, de conservatisme ou de penchants réactionnaires suivent alors, lancées par «les enthousiastes de l’amélioration des mentalités par le déracinement». L’injonction à se débarrasser de ses «vieilles pensées» et l’«interdiction de se souvenir de sa propre vie» en y retrouvant des instants de bonheur et de liberté propres à une époque alors «dépourvue de connexions globales» règnent. On efface, on liquide. Les réalités anciennes ont disparu et ont épousé «le mouvement continuel d’innovations modifiant le milieu et contraignant les hommes à déménager de leur vie concrète génération après génération, à s’adapter chaque fois à des aspects tout changés, à se conformer aux exigences toujours plus pressantes du fonctionnement collectif». 
La réalité physique des choses et des sentiments a été dissoute dans le grand bain numérique à l’instar de ces livres et de ces bibliothèques rendus obsolètes par les tablettes. De même, à quoi bon conserver collections de disques ou de films, albums de photos, agendas, cartes postales et autres vestiges d’un monde d’avant devenu encombrant. «On se réveille un jour dans un monde où tout est autrement, qui ne tient plus par rien à celui qu’il était encore la veille», écrit Baudoin de Bodinat. Voici «l’Âge de l’instabilité» et «le surmenage permanent imposé par la contrainte de s’adapter». Ou bien, faire un pas de côté, laisser l’âme s’élever au dessus de la vie ordinaire à la recherche de «la joie mystérieuse que l’Univers éprouve à exister.»