mercredi 2 décembre 2015

Ainsi été née Casapound

Noël approchait quand ils s'y installèrent, en violation de la "paix sociale", à savoir la trêve sur les squats et les expulsions de force de l'ordre et les Centres Sociaux Occupés Gérés en Autonomie avaient concordé depuis des années, dans le but de ne pas troubler la période des fêtes. Tant qu'on joue on joue, mais à Noël on mange le panettone et personne ne doit vous casser les pieds. Cette année-là ne faisait pas exception, et les journaux ne consacrèrent que quelques lignes à la nouvelle. D'autre part, une cinquantaine de palais étaient déjà occupés à Rome, un de plus ou de moins...
     Ainsi était née Casapound, hommage au poète américain Ezra Pound qui, dans sa lutte contre les usuriers, avait choisi le mauvais côté, avec le résultat de vivre en camp de concentration dans une cage exposée aux intempéries, suivie de l'asile pendant onze longues années, tout en continuant d'écrire ses poèmes.
     Une longue banderole rouge, déroulée sur la façade, prévenait du nouveau nom du palais, tandis que le symbole de la tortue stylisée en blanc et noir apparaissait pour la première fois.

     Ils ne s'arrêtèrent pas à cette première maison parce que, une fois résolu le problème pour eux-mêmes, ils voulurent le résoudre aussi pour les nombreux autres qui s'adressaient à eux pour une aide. Ils découvrirent directement, en les recevant quotidiennement et en recueillant leurs demandes de secours, qu'à Rome existait un nombre incroyable de personnes qui ne pouvait pas payer leur loyer. Et ce n'étaient pas des déséquilibrés ou des très pauvres, mais des personnes qui, au sens littéral, avec une seule paye n'arrivaient plus à manger ET à payer un loyer ; ceux qui n'étaient pas aidés ni par la paroisse, ni par les partis, et qui vivaient dans la rue sans être des SDF ni punkabancomat. Ce n'était pas leur choix, c'étaient des gens normaux, qui allaient au bureau le matin après s'être lavés chez autrui, en choisissant les vêtements depuis les sacs qu'ils trimballaient.
     La bataille de tous devint alors celle POUR tous, et pendant l'été fleurirent les nouvelles Case d'Italia. Les habitants de plusieurs quartiers constatèrent avec surprise qu'on pouvait réaliser l'impensable : ce palais est vide et abandonné - le loyer d'un studio coûte un salaire entier - DONC prenons-le et mettons-y ceux qui en ont besoin. Et voilà. C'est fait. L'un après l'autre, c'est fait.
     Tout le monde n'appréciait pas. Des condamnations arrivèrent, des alarmes déclenchées, des policiers en tenue anti-émeute, comme lors d'un G8. Il arriva même des cocktails Molotov contre des enfants qui dormaient. Car, tout le monde le sait, les fasci sont dangereux, surtout quand ils rêvent. Il se produisit aussi quelques manifestations de solidarité de la part des gens qui nous haïssaient jusqu'alors. Il arriva du monde, des gens qui voulaient agir.
     Certains des palais furent évacués en un éclair, d'autres résistent encore. Et d'autres espaces ont surgi, terrains de sport, passages souterrains, casernes, et même une gare jamais achevée et déjà abandonnée, l'un des paradoxes de cette Italie récente et qui, avait trouvé un véritable usage.
     Entre temps, un concert après l'autre, une manifestation après l'autre, la tortue courait vite, et sa carapace était connue dans toute l'Italie. De nouvelles maisons occupées ont fleur dans bien d'autres villes, il y a eu des projets de loi auxquels ont adhéré même leurs ennemis historiques ; surtout, il y a eu la beauté, la jeunesse, l'envie de rire, dans un pays qui se traîne avec le nez bouché, en balbutiant des imprécations contre une vieux décrépit et incontinent. A devoir choisir, il n'y aura aucun doute.
     Tout en écoutant Giorgio raconter son épopée, Flavio observait le stade qui s'emplissait. Le match serait beau, on le sentait pétiller dans les veines comme un soda. Il était impatient de chanter avec eux, de crier et de rire.
     - Ce soir, les Zetazeroalfa jouent. Après le match que fais-tu, tu viens avec nous ?

Domenico Di Tullio, Nessun Dolore