vendredi 18 décembre 2015

À Paris, l'école de commerce était une usine à clandestins


L'établissement situé dans le XVe arrondissement de la capitale a permis l'entrée illégale en France d'un millier de Chinois. 

Lundi 7 décembre, 6 heures du matin. Une soixantaine de policiers en civil de l'Office central pour la répression de l'immigration irrégulière et de l'emploi des étrangers sans titre (Ocriest) déclenchent de manière simultanée quatorze perquisitions à Paris, en banlieue et en Ardèche. Dans un immeuble planté sur le front de Seine, ils forcent les portes de trois appartements tandis que leurs collègues investissent un établissement scolaire voisin. Au terme d'une fouille méticuleuse, ils saisissent des cartons de documents, du matériel informatique, un lot de chèques sans ordre pour une valeur de 180.000 euros ainsi que 80.000 euros en espèces. Il s'agit là de l'infime partie de colossaux bénéfices provenant d'une des plus grosses filières d'immigration clandestine chinoise jamais mise au jour en France par les services spécialisés de la Direction de la police aux frontières (DCPAF). 

Façade proprette de «business school» 
Selon nos informations, le juteux réseau avait pour pivot central une école de commerce privée* ayant pignon dans le XVe arrondissement. Derrière sa façade proprette abritant des cours de langue française, une branche «business school», des classes censées mener à des BTS, des masters et des doctorats, l'établissement était en fait dirigé et animé par une équipe d'escrocs chevronnés qui multipliaient des dossiers de fausses inscriptions pour «recruter» en toute illégalité des cohortes de jeunes Chinois candidats à l'exil. 

Selon nos informations, le réseau, qui tournait, semble-t-il, à plein régime depuis 2013, a permis d'acheminer chaque année vers la France entre 500 et 1000 clandestins chinois, essentiellement des garçons de 20 à 25 ans. Au total, quatorze membres du réseau ont été interpellés, au premier rang desquels figure Bruno C., 56 ans, le directeur de l'école, déjà connu pour des affaires d'escroquerie, de banqueroute, de fraude fiscale et d'extorsion de fonds

Ce spectaculaire coup de filet est l'épilogue d'une enquête menée sans relâche depuis un an par l'Ocriest. Fin 2014, les enquêteurs sont alertés par leur lointain collègue, officier de liaison de la Direction de la coopération internationale (DCI) basé à Pékin, qui s'étonne d'une soudaine inflation de demandes de visas émanant d'étudiants désirant tous rejoindre une seule et même école française basée à Paris. Vérifications faites, les policiers s'aperçoivent non sans surprise que l'établissement avait déjà été au cœur en 2012 d'un trafic de documents scolaires auprès d'une clientèle asiatique. Le directeur de l'époque, mis hors d'état de nuire, avait été remplacé dans la foulée par son «ami» Bruno C. 

Des diplômés peu assidus 
Avec la complicité de la comptable de l'école, convaincue de blanchiment d'argent, mais aussi de «M. Feng» et «Mme Fan», deux permanents chargés de gérer le recrutement des compatriotes «étudiants», le directeur véreux avait mis sur pied un système des plus lucratifs. Racolés par un noyau de «rabatteurs» et des «collecteurs» de fonds grenouillant en Chine et en région parisienne, ils se voyaient proposer dans un premier temps des lettres de convocation à en-tête ainsi que des attestations d'inscription pour obtenir des visas. Une fois en France, des certificats de scolarité, des bulletins de notes et la délivrance de diplômes plus vrais que nature leur permettaient ensuite de s'établir durablement, grâce à un titre de séjour avec mention «étudiant» coïncidant pour la plupart du temps avec la durée de la scolarité. C'est-à-dire de un à trois ans. Sauf que ces «diplômés» n'ont jamais mis les pieds dans une salle de classe, comme en témoigne le cas d'un élève que la police a retrouvé comme plongeur dans un restaurant… alors qu'il était censé être «bac + 8».  

Les tarifs des prestations frauduleuses étaient calqués sur ceux des véritables inscriptions, variant entre 2800 et 4200 euros, en fonction des diplômes choisis. Pour «verrouiller» la filière, le directeur pédagogique, par ailleurs présenté comme le «confident» de Bruno C., faisait le tri entre les vrais et les faux étudiants de la sulfureuse «business school» tandis qu'un homme de main, surnommé «M. Baffes», s'occupait des encaissements. «Le mode opératoire, assez simple, était quasiment imparable, puisqu'il n'y avait besoin d'aucune logistique de transports, ni de cache aménagée pour les clandestins, et d'aucune prise de risque lors des passages à la frontière», observe le commissaire divisionnaire Julien Gentile, patron de l'Ocriest. 

À la faveur de leurs investigations, les policiers ont établi que les responsables de l'école utilisaient les chèques émis sans ordre par les étudiants de pacotille pour lessiver de l'argent en espèce venant du banditisme et notamment de vieux «caïds» de la banlieue est. En dix-huit mois, de février 2014 à août 2015, les policiers ont découvert des mouvements financiers de 6 millions d'euros, dont un déjà lié aux fausses inscriptions, sur les comptes de l'école et de deux sociétés écrans. Une partie du pactole était en outre recyclée dans un restaurant ardéchois, tenu par l'ex-femme de Bruno C. Incarcéré, le directeur encourt une peine de sept années d'emprisonnement. Préoccupé par le développement de ces fraudes aux diplômes, le Rectorat de Paris a instauré un numéro d'appel pour les étrangers. Et les sites des établissements non homologués par l'État sont quant à eux passés au crible pour identifier les brebis galeuses. 

*Le nom de l'école reste confidentiel pour ne pas porter préjudice aux étudiants scolarisés dans l'établissement.