vendredi 13 novembre 2015

René Girard, un homme admirable

D’excellents articles de presse ont salué la mort de René Girard. Leurs auteurs se sont concentrés, comme il est normal pour un personnage de sa dimension, sur son œuvre et sa pensée. J’aimerais m’attarder d’abord sur sa personnalité, qui est, d’ailleurs, en rapport direct avec son grand labeur d’anthropologue. René Girard n’a été si profond détecteur des abîmes de l’âme humaine qu’en vertu de sa rare humanité. Spontanément, alors que mon fils venait de m’apprendre son décès, je lui ai répondu par un tout petit message : « Sa mort me touche beaucoup. C’était un homme admirable. » Plus je me souviens, mieux je le revois. Simple, cordial, souriant, foncièrement bon. Je l’avais rencontré dès les années soixante-dix, peu de temps après la publication Des choses cachées depuis la fondation du monde. Celui que Jean-Marie Domenach a pu surnommer « le Hegel du christianisme » n’affichait pas la figure austère d’un grand bâtisseur de système. Et s’il y avait des accents prophétiques dans certains de ses écrits, il ne jouait pas au prophète. Ses yeux pétillaient de malice.
Je n’ai jamais ressenti chez lui la moindre once d’orgueil intellectuel. Cela ne voulait pas dire qu’il n’était pas pénétré de l’importance singulière du travail qu’il avait entrepris, il lui avait consacré toutes ses forces. Mais c’est sa véracité qui lui importait avant tout. Une véracité qui correspondait à son propre cheminement intérieur, à la vérité qui éclairait sa vie. Certains lui ont reproché d’être en somme un apologète du christianisme, ce qu’ils considéraient contraire à la démarche scientifique. Certes, il ne pouvait se défendre d’être chrétien et ce n’était pas sa faute si le christianisme était venu répondre exactement aux questions qu’il se posait. Était-il vraiment rédhibitoire de tenir en même temps un discours complètement rationnel sur l’objet de sa foi et de prononcer le credo du croyant ? Il y avait eu concomitance de la recherche universitaire et de la conversion du cœur. Cette conversion signifiait une adhésion pleine et entière à l’Église catholique, à ses dogmes et à ses lois. Il le dira plus tard sans détour : l’affadissement de la foi, ce n’était pas son genre ! Il fuyait « comme la peste les liturgies filandreuses, les catéchismes émasculés et les théologies désarticulées ».
C’est à Jean-Claude Guillebaud que nous devons le récit de sa conversion. Il l’a confié, en effet, à un livre qui se situe un peu en marge de son œuvre, mais qui n’en est pas moins solidaire. Je ne sais s’il est encore disponible, mais il sera indispensable à la connaissance approfondie de l’homme ainsi qu’à l’histoire de son œuvre. Cette œuvre n’étant pas étrangère à la notion de conversion, y compris dans sa section consacrée à la critique littéraire.
Personnellement, c’est la revue Esprit, alors sous la direction de Domenach, qui m’a fait connaître René Girard, grâce à un numéro spécial consacré à La violence et le sacré. Mais je n’ai vraiment subi le choc d’une pensée, au point de devenir franchement girardien, qu’à la lecture Des choses cachées depuis la fondation du monde. C’était l’aboutissement de la recherche, son couronnement. Après la mise en valeur de la méthode d’analyse mimétique (Mensonge romantique et vérité romanesque) et de la théorie du bouc émissaire (La violence et le sacré), nous étions parvenus à un grand moment de révélation, tout à fait saisissant. Car l’auteur nous faisait redécouvrir la Bible avec un regard neuf, et spécialement les Évangiles, pour atteindre le cœur nucléaire que constituait la Passion de Jésus. Impossible de se dérober, de prendre des chemins de traverse, comme trop de contemporains qui pensent que le message passera mieux si l’on esquive la question centrale de la Rédemption.
À ce propos, mon cas n’est nullement singulier. Je n’ai pas été le seul à avoir été remué, et même profondément troublé par la façon dont René Girard établissait une distinction définitive entre les sacrifices de tous les rituels religieux et la rédemption par la Croix. Mon sentiment est que l’intéressé lui-même a mis un certain temps à trouver les correspondances exactes entre son décapage impitoyable de la violence sacrificielle et la théologie traditionnelle. Il avait quand même de grosses difficultés avec saint Anselme et sa conception très juridique du rachat. Impossible de nier en même temps que cette notion de rachat était énoncée par les trois synoptiques, sans qu’on puisse l’adoucir. Pourtant, Girard était le dernier à vouloir nier que le Christ avait donné sa vie pour le Salut du monde. En aucun cas, il ne désirait amoindrir la réalité de la Rédemption.
Il me semble qu’il a rendu de grands services à la théologie, même si des objections continuent à lui être opposées. Il m’est arrivé de le défendre face à des opposants assez coriaces. J’avais pour moi le renfort inappréciable du cardinal de Lubac, qui m’avait confié le grand intérêt qu’il avait eu à lire un auteur, qui purifiait la théologie de certaines déviations parfois outrancières. Par ailleurs, l’anthropologue a suscité des disciples parmi les théologiens, voire les biblistes, qui ont éprouvé la valeur de son discernement. Un Raymond Schwagen, par exemple, a pu faire, grâce à lui, le parcours complet de l’affinement et même de l’éclaircissement des relations divines avec la violence. Il y a dans la Bible des traces archaïques, attestant le souvenir d’une divinité violente et vengeresse. Il importe donc de discerner l’évolution qui conduira jusqu’à la figure du serviteur souffrant d’Isaïe. L’originalité spécifique de la Bible consiste précisément dans cette conversion. De même, l’essence de la violence apparaît avec la lumière projetée sur la perversité des persécuteurs, qui projettent sur la victime le reflet de leurs propres crimes. René Girard était conforté dans son intuition initiale : « À tous les sacrifices imparfaits d’une efficacité temporaire et limitée, s’oppose le sacrifice parfait qui met fin à tous les autres » (Schwagen, Avons-nous besoin d’un bouc émissaire ?, Flammarion).
On a reproché à l’anthropologue de rationaliser à l’extrême, à travers une théorisation scientifique, l’ensemble de la doctrine chrétienne. De là l’idée d’un Hegel du christianisme. Mais René Girard n’a jamais eu la prétention d’épuiser à lui seul le contenu de la Révélation. Il est vrai qu’il est l’homme d’une intuition fondamentale qui lui a permis de se munir d’un fil directeur pour saisir l’originalité et la nouveauté du christianisme. Mais il était, par ailleurs, le fidèle pratiquant, recevant la parole prononcée par l’Église. Dans l’histoire des idées, on trouverait d’autres exemples de penseurs qui ont donné d’autres fils directeurs dont ils avaient comme l’exclusivité. Celui de René Girard n’était-il pas d’une rare pertinence ? Il n’avait pas pour fonction d’abolir d’autres tentatives d’élucidations anthropologiques ou théologiques. Même la notion de sacrifice en ethnologie est susceptible d’autres développements, comme ceux auxquels était attentif un Louis Bouyer. Par exemple, on peut y voir l’action divine dans sa fonction bienfaisante parmi les hommes et à la source de la vie. À mon sens, cela n’enlève nullement sa véracité à la découverte girardienne qui concerne spécifiquement la violence, c’est-à-dire la blessure profonde dont est affectée l’humanité, et dont seule la Rédemption par la Croix peut nous sauver.

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