mardi 17 novembre 2015

Parce que, quand tu appartiens à un monde et à une histoire, alors il n’existe plus aucune peur, il ne reste plus aucune douleur

De la fille blanche et tatouée et de ce qui s’est passé ces derniers jours, je n’ai rien dit à Daniella. Il n’y avait pas d’avenir même dans cette histoire, même si parfois certaines rencontres te permettent de mieux comprendre qui tu es, quelles sont les erreurs, justement à cause de la différence qui se présente à tes yeux. Après tu te retrouves plus sûr et fort, avec un petit sourire sur les lèvres en y pensant, même si ensuite le regret te pique le cœur.
     Demain, ah, demain je rencontrerai la femme de ma vie, je gagnerai un procès célèbre, je deviendrai célèbre. Demain j’achèterai une voiture si grosse que jamais ne pourrai trouver un parking adapté, je devrai payer un chauffeur pour qu’il m’attende dedans tout le temps avec le moteur allumé et la clim’ poussée à fond, et au diable le trou de la couche d’ozone. Demain, ou peut-être jamais, parce que je n’ai pas de rêves qui ne soient en train de se réaliser, je n’ai pas d’espérance plus grande que ce qui me suffit aujourd’hui : une bière glacée, un endroit haut placé d’où regarder la place qui dégouline, et le soleil qui détrempe les palais umbertiens. Cette place est tellement belle qu’elle t’accueille et absout tes péchés du jour, en te disant : bravo, d’autre part que peux-tu faire de plus que ton devoir, bien te comporter et gagner ainsi sérénité et respect, et arracher de temps à autre un peu de bonheur, comme autant de bouchées succulentes... 
     Parce que la vie est un gros chien bâtard qui grogne très fort et qui mord les inattentifs. Il ne faut jamais lui montrer que tu as peur, il faut le mater à coups de hurlements et de coups. Parce qu’ensuite, une fois qu’il aura compris que c’est toi son maître – et va savoir pourquoi c’est justement celui-là que tu as choisi, vieux, plein de puces, irascible, au milieu de tant d’autres chiens racés – il te rendra ce que tu lui donnes, au centuple, heureux éternellement, mais sans jamais te lécher les mains. 
     La recette du bonheur est simple, sur ce balcon : ce n’est pas de se jeter dans le vide pour brûler en un instant ton autosatisfaction, ce n’est pas de pousser un hurlement pour retenir l’attention, une seule seconde, pour que tout le monde s’arrête et t’écoute. Le bonheur c’est de rentrer dans ton appartement et de vivre, d’affronter le lendemain, quoi qu’il puisse arriver, d’accepter ton destin avec courage et joie. Parce que, quand tu appartiens à un monde et à une histoire, à une communion d’intentions et de vie grande et profonde, quand tu regardes ton prochain et que, sans réfléchir, tu y reconnais le frère, le père, la fille, avec ton amour qui sourit légèrement une seconde avant le début de la bataille, alors il n’existe plus aucune peur, il ne reste plus aucune douleur. Nessun dolore.

Domenico Di Tullio, Nessun Dolore