jeudi 5 novembre 2015

Mass media, sexe et loisir.

« Partout ainsi, et en dépit de la fiction de liberté dans le loisir, il y a impossibilité logique du temps « libre », il ne peut y avoir que du temps contraint. Le temps de la consommation est celui de la production. Il l’est dans la mesure où il n’est jamais qu’une parenthèse « évasive » dans le cycle de la production. Mais encore une fois, cette complémentarité fonctionnelle (diversement partagée selon les classes sociales) n’est pas sa détermination essentielle. Le loisir est contraint dans la mesure où derrière sa gratuité apparente il reproduit fidèlement toutes les contraintes mentales et pratiques qui sont celles du temps productif et de la quotidienneté asservie. 

Il ne se caractérise pas par des activités créatrices : l’œuvre, la création, artistique ou autre, n’est jamais une activité de loisir. Il se caractérise généralement par des activités régressives, d’un type antérieur aux formes modernes de travail (bricolage, artisanat, collection, pêche à la ligne). Le modèle directeur du temps libre est le seul vécu jusque-là : celui de l’enfance. Mais il y a ici confusion entre l’expérience enfantine de la liberté dans le jeu et la nostalgie d’un stade social antérieur à la division du travail. Dans l’un et l’autre cas, la totalité et la spontanéité que veut restituer le loisir, parce qu’elles adviennent dans un temps social marqué pour l’essentiel par la division moderne du travail, prennent la forme objective de l’évasion et de l’irresponsabilité. Or, cette irresponsabilité dans le loisir est homologue et structurellement complémentaire de l’irresponsabilité dans le travail. « Liberté » d’une part, contrainte de l’autre : en fait, la structure est la même. 

C’est le fait même de la division fonctionnelle entre ces deux grandes modalités du temps [travail/loisir] qui fait système et qui fait du loisir l’idéologie même du travail aliéné. La dichotomie institue de part et d’autre les mêmes contradictions. Ainsi retrouve-t-on partout dans le loisir et les vacances le même acharnement moral et idéaliste d’accomplissement que dans la sphère du travail, la même ETHIQUE DU FORCING. Pas plus que la consommation dont il participe totalement, le loisir n’est une praxis de satisfaction. Du moins il ne l’est qu’en apparence. En fait, l’obsession du bronzage, cette mobilité effarée au fil de laquelle les touristes « font » l’Italie, l’Espagne et les musées, cette gymnastique et cette nudité de rigueur sous un soleil obligatoire, et surtout ce sourire et cette joie de vivre sans défaillance, tout témoigne d’une assignation totale au principe de devoir, de sacrifice et d’ascèse. C’est la « fun-morality » dont parle Riesman, cette dimension proprement éthique de salut dans le loisir et le plaisir, dont nul désormais ne peut se dispenser – sauf à trouver son salut dans d’autres critères d’accomplissement. »

La société de consommation, Jean Braudillard.