jeudi 26 novembre 2015

La violence de la société de consommation.

« La société de consommation est, dans un même mouvement, une société de sollicitude et une société de répression, une société pacifiée et une société de violence. Nous avons vu que la quotidienneté « pacifiée » s’alimentait continuellement de violence consommées, de violence « allusive » : faits divers, meurtres, révolutions, menace atomique ou bactériologique : toute la substance apocalyptique des mass media. Nous avons vu que l’affinité de la violence avec l’obsession de sécurité et de bien-être n’est pas accidentelle : la violence « spectaculaire » et la pacification de la vie quotidienne sont homogènes entre elles parce qu’aussi abstraites l’une que l’autre, et vivant toutes deux de mythes et de signes. On pourrait dire aussi que la violence de nos jours est inoculée dans la vie quotidienne à doses homéopathiques – un vaccin contre la fatalité – pour conjurer le spectre de la fragilité réelle de cette vie pacifiée. Car ce n’est plus le spectre de la rareté qui hante la civilisation d’abondance, c’est le spectre de la FRAGILITE. Et ce spectre, beaucoup plus menaçant parce qu’il concerne l’équilibre même des structures individuelles et collectives, ce spectre qu’il faut conjurer à tout prix, l’est en fait par ce détour de la violence consommée, conditionnée, homogénéisée. Cette violence-là n’est pas dangereuse : pas plus le sang que le sexe à la une ne compromettent l’ordre social et moral (en dépit du chantage des censeurs qui veulent s’en persuader, et nous en persuader). Ils témoignent simplement que cet équilibre est précaire, que cet ordre est fait de contradictions. 

Le problème véritable de la violence se pose ailleurs. C’est celui de la violence réelle, incontrôlable, que sécrètent la profusion et la sécurité, une fois atteint un certain seuil. Non plus la violence intégrée, consommée avec le reste, mais la violence incontrôlable que le bien-être sécrète dans son accomplissement même. Cette violence se caractérise (très exactement comme la consommation telle que nous l’avons définie, et non dans son acception superficielle) par le fait qu’elle est sans fin et sans objet. »

La société de consommation, Jean Braudillard.