jeudi 26 novembre 2015

La guerre contre-insurrectionnelle

Dans leur travail de virtualisation du champ politique, les ingénieurs sociaux se sont beaucoup inspirés des méthodes de la guerre contre-insurrectionnelle. Fabriquer le consentement du peuple exige de savoir contourner, neutraliser, annihiler les risques de révoltes de sa part. Face aux diverses insurrections qui ont émaillé le XXe siècle, guerres de décolonisation, révolutions, guérillas, soulèvements et conflits sociaux déstabilisant le pouvoir, des officiers militaires de divers pays ont cherché à formaliser des tactiques de contre-insurrection, autrement dit les techniques de la répression réussie de toute forme de résistance populaire au pouvoir, si possible permettant de tuer la contestation dans l'oeuf avant même qu'elle n'apparaisse. Les manuels les plus connus sont ceux de Roger Trinquier,  La Guerre moderne, David Galula, Contre-insurrection. Théorie et pratique, et Frank Kitson, Low Intensity Operations. Subversion, Insurgency and Peacekeeping.
     Le général britannique Frank Kitson (né en 1926, aujourd'hui à la retraite) a occupé les fonctions et obtenu les décorations les plus hautes, dont Commander-in-Chief, Land Command de l'armée royale de 1982 à 1985, général aide de camp de la reine Elizabeth II de 1983 à 1985 et chevalier grand-croix de l'ordre de l'Empire britannique. Comptant des années d'expérience sur le terrain et de nombreux faits d'arme (Kenya, Malaisie, Irlande du Nord, Malouines), il a rédigé un manuel dans lequel il consigne une synthèse des méthodes à employer par un corps d'armée qui cherche à s'imposer à une population locale qui lui résiste. Ce livre aux tirages confidentiels n'a jamais été traduit dans notre langue et nous n'en connaissons que cinq exemplaires dans les bibliothèques universitaires françaises. De fait, la diffusion à un large public de ce texte pourrait à elle seule faire basculer des équilibres géopolitiques entiers. Le journaliste d'investigation Michel Collon nous résume ainsi le contenu de ce graal de la pensée politique : "Tout général qu'il soit, Kitson considère que la répression militaire et policière classique n'a aucune chance de réussir sans une "campagne pour gagner les cœurs et les esprits", qu'il appelle "guerre psychologique stratégique". Que recouvre ce terme mystérieux ? Cela se clarifie quand on examine l'ensemble des méthodes prônées, et utilisées, par Kitson : - Former tous les cadres importants des ministères (Armée, Affaires étrangères...) aux techniques de "psy ops" (manipulations psychologiques de l'opinion). - Monter des "pseudo-gangs" qui recueilleront un maximum d'informations. Mais qui, surtout, en menant des "coups" attribués à l'ennemi, permettront de le discréditer. - Employer les "forces spéciales" (SAS) pour réaliser des attentats qui seront attribués à l'ennemi afin d'augmenter la tension et justifier la répression. - Créer des diversions, par exemple en provoquant une "guerre de religions". - Fabriquer de faux documents ("black propaganda") qui seront attribués à l'ennemi afin de le discréditer. - Infiltrer des agents, ou recruter des traîtres (par chantage ou corruption), au sein des organisations de l'adversaire toujours afin de le discréditer, voire de provoquer des scissions. - Militariser l'info de la BBC et y censurer totalement le point de vue adverse. Filtrer l'information à destination de la presse internationale, et s'y assurer des complicités. Fournir des documents photographiques pour influencer l'opinion. Utiliser des journalistes comme espions sur le terrain. - Utiliser la musique pour attirer des jeunes avec un message apparemment "dépolitisé". - Mettre en place et populariser de faux mouvements "spontanés", présentés comme neutres et indépendants, en réalité financés et téléguidés afin de diviser et affaiblir le soutien au camp adverse."
     Kitson passe ainsi en revue tout l'arsenal de la politique actuelle : la création de faux ennemis, de faux amis, de faux problèmes et de fausses solutions au moyen de fausses perceptions induites par de faux attentats terroristes (dits false flags ou "sous fausse bannière" dans le jargon militaire) et de fausses informations (propagande noire, entièrement fausse, ou grise, mélange de vrai et de faux pour mieux faire passer le faux), toutes ces mises en scène pouvant être résumées sous l'abréviation psyops, pour "opérations psychologiques". Comme le soulignent Christian Harbulot et ses co-rédacteurs dans La Guerre cognitive, le mensonge, la manipulation, le leurre et la ruse sont les outils immémoriaux de la politique, en tant que guerre mentale des images, des mots et des représentations pour le contrôle des esprits. Dès le premier chapitre de son manuel classique, Sun Tzu écrivait : "Tout l'art de la guerre est basé sur la duperie." Plus récemment, le général Francart, nous expose de manière très détaillée dans La Guerre du sens, sous-titré Pourquoi et comment agir dans les champs psychologiques, comment la propagande doit s'inspirer des méthodes de communication publicitaire pour obtenir le consentement, voire les faveurs, des populations visées. Et en effet, c'est au XXe siècle que la déréalisation du champ politique a atteint son apogée grâce aux médias de masse, en particulier la télévision, outil merveilleux de contrôle social, espion infiltré jusque dans les chambres des adolescents qui est venu façonner les perceptions et mettre en forme la vision du monde de millions de citoyens. La télévision, principal vecteur des psyops, a permis et permet encore de faire entrer des populations entières dans une réalité virtuelle entièrement construite par le pouvoir.

Gouverner par le chaos