lundi 9 novembre 2015

La France en 2030 : l'échec de l'Etat paléo-républicain


Lorsque Jean-François Gravier écrivit Paris et le désert français en 1947, il ne pouvait imaginer que cette prise de conscience engendrerait un mouvement de balancier, marqué par un rééquilibrage culturel et économique en faveur de la province dans les années 1960 et 1970, puis par une politique de décentralisation dans les années 1980. Il lui aurait sans doute été encore plus difficile de concevoir que sa proposition s'inverserait près d'un siècle plus tard, les projets politiques des élites parisiennes reflétant, par leur vacuité, l'existence d'un véritable désert au sein de la pensée politique française.
     En 2030, le système politique français de la Ve République est à l'agonie. L'illusion d'une République cinq fois refondée s'est d'ailleurs dissipée, laissant place à la perception très vive de l'instabilité ontologique du régime. L'un des signes annonciateurs de cet affaiblissement est la perte des élections présidentielles par l'ensemble des partis politiques au pouvoir. La minorité d'électeurs qui se déplace encore pour voter n'adhère plus à un parti, se contentant de sanctionner l'équipe politique précédente. La rapide alternance au pouvoir des deux partis traditionnels dits de "droite" et de "gauche" a joué contre eux, démontrant à l'opinion publique leur incapacité à résoudre la crise, leur impuissance face aux groupes de pression, leur paralysie face aux revendications des petits partis de leur coalition, et leur absence de vision afin de répondre aux défis profonds du pays.
     Leu vieux clivage droite-gauche, vide de sens depuis longtemps, a perdu toute pertinence avec l'explosion des partis traditionnels, dont les émanations n'hésitent plus à composer des coalitions en apparence contre nature pour tenter de contrecarrer, d'un côté le Parti des musulmans français, et de l'autre le Parti de la France, qui sont en position de faiseurs de rois en PACA et en Île-de-France. Si, au niveau national, ces deux formations résolument opposées ne peuvent espérer obtenir de majorité au Parlement ou remporter le second tour de la présidentielle, leur ancrage au niveau local leur permet d'obtenir plusieurs sièges de députés et de conseillers régionaux. Quoi qu'ils jettent tout principe d'alliance avec eux, les partis paléo-républicains se sont recomposés entre ceux qui prônent une totale liberté de la condition humaine (procréation médicalement assistée, gestation pour autrui, mariage, filiation, modification de l'identité sexuelle, euthanasie à la demande, chirurgie plastique remboursée) et ceux qui sont attachés à une "vie naturelle". Au moment des élections, les partis paléo-républicains s'accordent néanmoins ponctuellement avec ces derniers. Force est de constater que ce sont bien les revendications communautaristes de tout bord qui donnent le ton d'un débat politique national devenu inaudible.
     La classe politique française peine à se renouveler. En dépit de règles strictes relatives au non-cumul des mandats et à l'impossibilité d'en assumer un plus de deux fois successives, la politique reste un "métier" en France. Le discours de ces professionnels, empreint d'une langue technocratique qui démontre leur décalage absolu avec la vie quotidienne d'une grande partie de la population, fait le jeu d'une abstention désormais ultra-majoritaire, au point que le vote obligatoire sur le modèle suisse est en passe d'être adopté.
     "Les petites nations", que forment les régions ou les agglomérations dynamiques, incarnent la seule alternative crédible aux nouveaux défis du temps. En 2030, le cadre de l'Etat est devenu inadapté à protéger les populations contre les méfaits de la mondialisation, alors même que "la demande de politique, aiguisée par le besoin de protection sociale ou de reconnaissance identitaire n'a jamais été aussi forte". L'Union européenne, vecteur essentiel de la mondialisation, a en effet grignoté progressivement les pouvoirs de l'Etat, prétextant "une intégration plus poussée (...) pour surmonter la crise et répondre aux problèmes structurels". Ce faisant, l'Europe a obliger l'Etat à opérer des "transferts massifs de souveraineté". Devant l'effondrement de l'Etat, nullement compensé par la mise en place de structures super-étatiques viables à l'échelle européenne, les régions ont pris en charge certaines fonctions comme les transports, que l'Etat n'arrive plus à financer. L'Etat jacobin, à l'image de l'empire virtuel de Charlemagne, se présente désormais comme une coquille vide, une construction de clercs "qui gouverne mal, mais qui se défend bien." Telle la Respublica christiana médiévale, l'Etat est devenu un concept impopulaire, un Léviathan dont l'exercice est ressentie comme une indépendance de la poursuite de l'intérêt général. Dans ces circonstances, seule la réinvention d'une nouvelle féodalité protectrice semble pouvoir remédier au désarroi des populations. 

Thomas Flichy de la Neuville, Gregor Mathias, 2030. Le monde que la CIA n'imagine pas