mercredi 18 novembre 2015

Entre-temps, les faibles avaient gagné les élections et siégeaient dans les conseils d'administration

Quelques deux années plus tard, il scrute l'homme en train d'évaluer son CV pour une place de "vice-aide au département ventes au détail", qualification sortie de la fantaisie droguée de quelque DRH. L'homme examine la feuille, mais bien plus nombreuses sont les choses omises que celles inventées avec lesquelles il a rempli de longues périodes de sa vie, trop longues pour les justifier avec un "rien".
     Massimo voudrait lui dire que son corps est gros et plein de cicatrices, souvenirs de la rue qui lui a tenu lieu de père sévère et, parfois, de mère tendre. Il voudrait lui expliquer qu'il a trente ans et rien à faire dans la vie qui vaille davantage de ce qui a été et qu'il a déjà fait, rien sinon compter les tatouages et les phalanges ressoudées qui lui grossissent les mains. Mais on ne dit pas de ces choses lors d'un colloque d'embauche.
     L'examinateur a les épaules étroites, il est presque chauve, la peau de son visage luit, bronzée par la lampe UV, encadrée par une cravate de régiment anglais, avec une fantaisie de rayures voyantes.
     Il n'a jamais su supporter cela : si ça se trouve, on met une cravate de l'escadron de bombardiers qui ont massacré San Lorenzo, le 19 juillet 1943, ou celle de quelque peloton de Gurkhas qui ont coupé les testicules aux parachutistes de la Nembo après le débarquement d'Anzio. Non, mieux vaut les teintes unies.
     Ses mains sont nerveuses et minuscules, elles fleurissent comme de petites pattes de doubles manchettes d'une chemise blanche, naturellement c'est du sur mesure. Il porte un complet veston bleu clair de bonne facture, des mocassins marrons cirés aux semelles fines. Souvent le vêtement confère de la respectabilité, une apparence de structure solide, que le corps nu ne possède pas. Certains hommes qu'on voit sous la douche des salles de gym fashionfitnesspédé, dans les vestiaires des stades de foot, ne sont pas vraiment les condotierri indomptables qu'ils voudraient être, mais des vermisseaux blancs, moelleux et sinueux comme des femmes.
     Dans ce cas précis ce sont les chaussures, trop délicates, fragiles, brillantes, presque des escarpins de femme, qui le trahissent. Il est le directeur du personnel d'une petite chaîne de supermarchés. Il doit son fauteuil à motifs au fait d'avoir épousé la fille assez moche du grand patron. Elle était avec lui au lycée, où il a pu la séduire avec une stratégie d'approche discrète, et de la fidélité absolue ensuite : une vie entière de boîtes de chocolat achetés exprès pour elle, de cadeaux d'anniversaire achetés, de fleurs sans saveur et, surtout, de petits messages fleur bleue chaque soir avant de se coucher. Un type méthodique, presque maniaque dans la poursuite de son but. Physiquement minable.
     Longtemps, Massimo s'était fait une spécialité de jauger les personnes. Il se trompait rarement, car il avait l'habitude de se renseigner, auparavant, sur l'histoire et les habitudes de ses proies. Il redressait les torts, tout seul.
     Il les attendait dans l'ombre du garage ou à la sortie des écoles, des bureaux, des bars. Et les abandonnait par terre, cassés, la plupart du temps sans dire un mot. Ceux qui en profitaient étaient toujours les mêmes, ceux qui se présentaient toujours à quinze contre un, qui haussaient la voix avec les lycéens ou qui embêtaient les filles. Les veules prêts à s'en prendre aux plus faibles et aux plus humbles, intelligents et conciliants avec les forts. Il aimait les rectifier en les tordant. Et plus ils étaient gros, méchants et impunis, mieux c'était.
     Ensuite, un beau jour, il a arrêté. Car il ne restait plus beaucoup de faibles à défendre. Eux aussi étaient devenus forts et nombreux. Ils avaient gagné les élections et siégeaient désormais dans les conseils d'administration. Entre-temps, on se refaisait des virginités politiques, en détachant des murs des sections les manifestes que les autres avaient défendu littéralement avec leur sang, afin de repeindre en couleur pastel, davantage à la mode. Ils appelaient ça se dédouaner.
     Il se peut que son examinateur vote lui aussi pour ce parti, déjà d'ordre et de discipline, à présent de droite moderne et dynamique, avec son président photogénique pomponné et aux cravates de mauvais goût.
     Massimo se souvient d'autrefois, de cet homme longiligne aux petites lunettes, aux manifestations d'il y a dix ans, avec l'imperméable et le parapluie, devant l'alignement des militants prêts pour la guérilla, qui tordaient la bouche sur son passage et se foutaient de lui sans trop se cacher. Fragile et élancé, d'une élégance d'apparence, comme le type qui est devant lui aujourd'hui.
     Il ne se donne pas la peine de méditer : "Ecoutez, je viens d'y réfléchir et je vous remercie pour l'opportunité que vous voulez m'accorder, mais ça ne m'intéresse plus. C'est à cause de vos chaussures : oui vous avez bien compris. Et n'insistez pas."

Nessun Dolore, Domenico Di Tullio