mercredi 4 novembre 2015

C'était du grand journalisme


     Quand j'ai connu Antoine, il s'appelait encore Blondin. La France était gaulliste pour se faire pardonner son mauvais goût bourgeois des années noires où elle délaissa un général de brigade à titre temporaire au profit d'un maréchal aux yeux bleus. Antoine avait été un Français moyen, ni déporté, ni maquisard, ni résistant, ni collaborateur, mais par ses amitiés plus proche de la collaboration que de la résistance : coude à coude avec Brasillach à la terrasse du Flore ; défenseur, contre Lucien Combelle qui en réprimandait l'esthétisme aristocratique, de l'Introduction à l'histoire de la littérature fasciste de celui qu'il appelait notre Jean Turlais.
     Français moyen sous l'occupation, il se serait, à la Libération, senti mal en Français frileux à la mémoire courte. Il fallait être culotté pour ne pas réécrire en 1945 sa biographie en amnésique. Sauf sur le S.T.O. (il avait obtempéré à la réquisition sans y avoir été contraint manu militari et sans avoir cherché à s'y dérober), Antoine le fut, moins par conviction idéologique que par fidélité à l'amitié : dédiant L'Europe buissonnière à André Fraigneau, Les Enfants du bon Dieu à Henri ("si absent") le Poulain en cavale de Je suis partout, donnant des polémiques étincelantes (sur Mauriac, le capitaine Onan, sur Bruckberger, Occupe-toi d'homélies) à La Dernière Lanterne clandestine de Boutang, à Rivarol, à Aspects de la France. Pour le plaisir du texte, on peut relire ces proses hérissées de calembours et de formules à l'emporte-pièce, dans ses Œuvres à peu près complètes ("Bouquins" chez Laffont), à l'exception inexpliquée et pour moi inexplicable d'un morceau drolatique de comédie bouffe (Maurice Schumann - "porte-parole de la Transe combattante" - à l'heure du parachutage se demandant s'il allait sauter, en proie "au mol balancement que l'on prête au coït des serpents").
     C'était du grand journalisme, un flair et une verve de baratineur qui attirait à lui les mots de passe et s'amusait avec les mots de passe-passe ; pour un débutant, l'apprentissage de la littérature. Une actualité-prétexte ; une façon de s'approcher d'elle en petit drôle qui désarmait le sectarisme de la polémique et faisait du jeu de massacre une suite d'arlequinades ; plus encore un souci de "n'abandonner jamais sa phrase d'un pouce" (Bernard Frank), d'écrire pour l'anthologie même lorsqu'il écrivait pour des feuilles volantes sur le sable mouvant des jours. Blondin mettait tout de suite au net une copie qu'il avait ruminée au mot à mot. Ses manuscrits ne portaient la trace d'aucun repentir ni d'aucune surcharge. Rien à retrancher, rien non plus à ajouter ; tout, composé à l'avance, n'était transcrit qu'une fois la perfection atteinte. 
     Une précieux faisait arrêt sur chaque phrase qu'il astreignait en artiste à son travail mental ; il écrivait comme on médite, quitte à apaiser l'élan du récit, plus styliste que romancier. Un fantaisiste, à l'imaginaire baroque, ludion picaresque, voltigeur sur la piste aux étoiles, donnait quartier libre à son imagination blagueuse, attrapait les mots pour rire comme un astronome branquignolesque les queues de comètes. Giraudoux, l'écrivain qui calligraphiait la vie des mots, contrariait Marcel Aymé, l'écrivain qui recommandait à la vie de passer les murailles et aux mots de titiller la lune rousse. L'un, maître de Blondin, l'autre, maître d'Antoine ; avec eux, en équilibre instable. 
     Giraudoux et Aymé tentaient chez lui le meilleur (la phrase de charme, le vagabondage du rêve) et le pire (la maîtrise paralysante, l'ivresse du funambule faiseur de bons mots). De 1949 à 1959, durant la dizaine d'années où il ne fut pas avare de son talent, il essaya, en se purgeant, de conjurer ses risques, ceux de son exigence de précieux et des glissades de sa bohème euphorique. A la longue, il y parvint, de L'Europe buissonnière, liberté et langage racoleurs, au Singe en hiver, nu, navré, sa ligne de vie dans la main de la sorcière verte. L'écriture de Blondin, qui arrondissait les angles pour s'ouvrir sur l'aventure, démarquait et magnifiait les inflexions de la voix d'Antoine.
    
Pol Vandromme, Bivouacs d'un hussard