samedi 21 novembre 2015

Antoine Blondin par Michel Déon



« Dans le concert qui salue ces temps derniers la nouvelle édition par La Table Ronde de deux des plus beaux romans d’Antoine Blondin, je vois s’estomper les anecdotes qui ont trop fait une facile légende de sa vie de bohême. Dieu merci, il n’était pas que ce semi-clochard de Saint-Germain-des-Prés, des bistrots de la rue du Bac, il était, pour l’au-delà des hasards désolants de la vie, le délectable auteur d’une œuvre singulière, même si singulière qu’on n’a pas toujours perçu sa hauteur dramatique. Le temps est arrivé de la voir pour tout ce qu’elle apportait de rare à une époque où le roman s’enlisait dans les diktats d’école à école et même d’université à université. On imagine mal, aujourd’hui, ce que les écrits de Blondin – et en particulier L’Humeur vagabonde et Un singe en hiver – avaient d’unique à leur parution et ce que leur reparution signifie dans l’actuel chaos du roman français. Je dirais que Blondin écrivait innocemment pour lui-même et pour ses amis qui l’entendaient et l’aimaient. Si sa propre vie est un drame, il a su la raconter sous le masque de la fiction avec une apparence de légèreté admirablement trompeuse. Le héros de ses romans, c’est lui avec sa génération suicidaire, se pardonnant mal les dons accordés par les fées à sa naissance et offrant de les partager avec son proche entourage comme avec ses lecteurs. Grâce à lui, aux instants difficiles de l’après-guerre, nous avons eu moins froid, nous avons ri au lieu de fondre en larmes, nous avons pleuré de rire. Le calembour dont il était l’irrésistible maître est encore une façon de tordre le cou à toute velléité de paraître sentencieux ».
Michel Déon, de l’Académie française