vendredi 16 octobre 2015

Mass media, sexe et loisir.

« Cette homologie du corps et des objets introduit aux mécanismes profonds de la consommation dirigée. Si la « redécouverte du corps » est toujours celle du corps/objet dans le contexte généralisé des autres objets, on voit combien la transition est facile, logique et nécessaire, de l’appropriation fonctionnelle du corps à l’appropriation de biens et d’objets dans l’achat. On sait de reste combien l’érotique et l’esthétique moderne du corps baignent dans un environnement foisonnant de produits, de gadgets, d’accessoires, sous le signe de la sophistication totale. De l’hygiène au maquillage, en passant parle bronzage, le sport et les multiples « libérations » de la mode, la redécouverte du corps passe d’abord par les objets. Il semble même que la seule pulsion vraiment libérée soit la pulsion d’achat. Citons, encore une fois, la femme qui ayant eu le coup de foudre pour son corps, se précipite vers l’institut de beauté. Le cas inverse est plus fréquent d’ailleurs, de toutes celles qui se vouent aux eaux de toilette, aux massages, aux cures, dans l’espoir de « redécouvrir leur corps ». L’équivalence théorique du corps et des objets comme signes permet en effet l’équivalence magique : « Achetez – et vous serez bien dans votre peau. » 

 C’est là où toute la psycho-fonctionnalité analysée ci-dessus prend tout son sens économique et idéologique. Le corps fait vendre. La beauté fait vendre. L’érotisme fait vendre. Et ce n’est pas là la moindre des raisons qui, en dernière instance, orientent tout le processus historique de « libération du corps ». Il en est du corps comme de la force de travail. Il faut qu’il soit « libéré, émancipé » pour pouvoir être exploité rationnellement à des fins productivistes. De même qu’il faut que jouent la libre détermination et l’intérêt personnel – principes formels de la liberté individuelle du travailleur – pour que la force de travail puisse se muer en demande salariale et valeur d’échange, de même il faut que l’individu puisse redécouvrir son corps et l’investir narcissiquement – principe formel de plaisir – pour que la force du désir puisse se muer en demande d’objets/signes manipulables rationnellement. Il fuat que l’individu se prenne lui-même comme objet, comme le plus beau des objets, comme le plus précieux matériel d’échange, pour que puisse s’instituer au niveau du corps déconstruit, de la sexualité déconstruite, un processus économique de rentabilité. »

La société de consommation, Jean Braudillard.