mardi 6 octobre 2015

La société de consommation

« La société de consommation, c’est aussi la société d’apprentissage de la consommation, de dressage social à la consommation – c'est-à-dire un mode nouveau et spécifique de socialisation en rapport avec l’émergence de nouvelles forces productives et la restructuration monopolistique d’un système économique à haute productivité. 

Le crédit joue ici un rôle déterminante, même s’il ne joue que partiellement sur les budgets de dépenses. Sa conception est exemplaire, parce que, sous couleur de gratification, de facilité ‘accès à l’abondance, de mentalité hédoniste et « libérée des vieux tabous de l’épargne, etc. », le crédit est en fait un dressage socio-économique systématique à l’épargne forcée et au calcul économique de générations de consommateurs qui autrement eussent échappé, au fil de leur subsistance, à ala planification de la demande, et eussent été inexploitables comme force consommative. Le crédit est un processus disciplinaire d’extorsion de l’épargne et de régulation de la demande – tout comme le travail salarié fut un processus rationnel d’extorsion de la force de travail et de multiplication de la productivité. L’exemple cité par Galbraith des Porto-Ricains dont on a fait, de passifs et nonchalants qu’ils étaient, une force de travail moderne en les motivant à consommer, est une preuve éclatante de la valeur tactique de la consommation réglée, forcée, instruite, stimulée, dans l’ordre socio-économique moderne. Et ceci, comme le montre Marc Alexandre dans La Nef (« La Société de Consommation »), par le dressage mental des masses, à travers le crédit (la discipline et les contraintes budgétaires qu’il impose) au calcul prévisionnel, à l’investissement et au comportement capitaliste « de base ». L’éthique rationnelle et disciplinaire qui fut à l’origine, selon Weber, du productivisme capitaliste moderne, investit de la sorte tout un domaine qui lui échappait jusqu’ici. » 

La société de consommation, Jean Baudrillard