mardi 8 septembre 2015

Jean-Pierre Le Goff: extension du domaine de la culpabilité

Crédit photo : Jean Christophe MARMARA / Le Figaro
FIGAROVOX/EXTRAIT- Le sociologue s'inquiète du basculement de la politique dans la culture de l'émotion, de l'indignation et de l'immédiateté.

Jean-Pierre Le Goff, né en 1949, est philosophe de formation, écrivain et sociologue au CNRS. Ses ouvrages portent , sur les évolutions problématiques de la société françaises, notamment les paradoxes de Mai 68 et le gauchisme culturel. Son dernier livre La Fin du village. Une histoire française est paru chez Gallimard en 2012.

LE FIGARO. - La photo tragique d'Aylan Kurdi a ému l'Europe entière. Est-ce une prise de conscience de la tragédie migratoire à laquelle nous assistons?

Jean-Pierre LE GOFF. - Cette photo n'est pas seulement tragique, elle est insoutenable. En montrant le cadavre d'un enfant, elle fait surgir un flux d'émotions difficilement maîtrisables qui, une nouvelle fois, risque de tout emporter sur son passage. Quand certains journalistes osent poser la question: «Comment auriez-vous réagi si c'était votre enfant?», que pouvez-vous répondre? Cette question me paraît monstrueuse car elle paralyse d'emblée l'interlocuteur et le condamne à se sentir coupable. Je trouve indécent et immoral le fait de se servir de la photo d'un cadavre d'un enfant pour prétendre faire prendre conscience de la gravité du mal et de la situation tragique de ces populations. S'exerce une forme de chantage émotionnel qui suscite moins une prise de conscience - qui suppose précisément la capacité d'un recul réflexif - qu'un sentiment d'impuissance et de culpabilité malsaine. L'expression débridée de l'indignation donne lieu à une sorte de surenchère qui s'étale dans les médias et les réseaux sociaux. Nous sommes dans une société non seulement bavarde, qui a tendance à considérer qu'on a agi sur le monde quand on a beaucoup parlé à son propos, mais dans une société «communicationnelle» où les images chocs et les réactions émotionnelles l'emportent de plus en plus sur la raison.

Cette logique pénitentielle nous désarme face au défi que représentent ces flux de populations qui fuient la guerre et la barbarie de l'État et des groupes terroristes islamiques.

Sommes-nous collectivement coupables de la mort de cet enfant?

Nous ne sommes évidemment pas «coupables» de la mort de cet enfant. Se sentir coupable d'une chose pour laquelle nous n'avons pas pris une part active n'a pas de sens. Avec toutes ses limites et ses incohérences sur lesquelles il faudrait pouvoir agir, l'Union européenne sauve des vies et essaie tant bien que mal d'aider ces populations. On peut trouver l'action de l'Union européenne insuffisante, incohérente et impuissante, on peut estimer indigne l'attitude de certains pays, mais on ne saurait les rendre coupables de la mort de cet enfant.

À vrai dire, nous assistons à l'extension indéfinie de la notion de culpabilité dans une logique qui lamine l'estime de nous-mêmes, en nous rendant responsables de tous les maux. Cette logique pénitentielle nous désarme face au défi que représentent ces flux de populations qui fuient la guerre et la barbarie de l'État et des groupes terroristes islamiques, car elle tend à embrouiller les responsabilités, implique l'idée de fautes que nous aurions à réparer dans l'urgence en confondant la politique avec l'humanitaire et les bons sentiments. Nous devons secourir les victimes et prendre en compte la situation des réfugiés avec une éthique de responsabilité qui reconnaît la réalité des frontières.