mardi 8 septembre 2015

Houellebecq chez Ruquier : une violence faite à la littérature ?


«Chaque année, les ennemis de la littérature qui constituent le «milieu littéraire» ont besoin d'un seul auteur et d'un seul livre pour leur rentrée de merde.» Ces propos guerriers ouvraient l'article que consacra Marc-Edouard Nabe au Goncourt que Jonathan Littell remporta en 2006, volant ainsi la vedette à Christine Angot. En 2015, les règles du jeu sont les mêmes. Chacun est à sa place. Les journalistes d'un côté, l'écrivain de la rentrée de l'autre. En l'occurrence, encore et toujours Christine Angot, avec son roman Un amour impossible, qui lui a notamment valu la Une du Monde et de Télérama la semaine dernière. «On n'est pas couché», le talk-show de Laurent Ruquier, a donc logiquement suivi le mouvement pour la première de sa nouvelle saison, où Christine Angot partageait samedi soir le vedettariat littéraire avec Michel Houellebecq, actuellement au cœur d'une polémique avec Le Monde, qui a fait paraître cet été une série d'articles, «Six vies de Michel Houellebecq». Cela sans que l'un et l'autre n'aient le loisir de se croiser, Angot ayant préalablement spécifié qu'elle ne souhaitait pas se trouver sur le même plateau de télévision que Houellebecq

«On n'est pas couché», l'émission qui chaque semaine nous rappelle qu'on a substitué le divertissement à la culture. Avec sa pléiade d'invités interchangeables, ses applaudissements gratuits toutes les minutes trente, ses anathèmes ponctués des plaisanteries toujours subtiles de Laurent Ruquier, l'ensemble évoque un conseil de classe qui aurait lieu sous le chapiteau d'un grand cirque où le rire se mêlerait à l'effroi et la prétention au dérisoire, dans la pure tradition du grotesque et bien que ce ne soit pourtant pas le but recherché. Professeur principal laxiste et rigolard, Ruquier laisse cette année encore le mauvais rôle à Léa Salamé, sorte de Conseillère Principale d'Education jamais avare en ordonnances morales, tandis que Yann Moix, professeur de français nouveau dans l'établissement, s'impose en spécialiste du name dropping parascolaire (Tocqueville, Renard, Barthes, Bataille, Auguste Comte, tous les livres du CDI). 

La présence des deux auteurs sur le plateau de Ruquier n'était d'ailleurs pas pour déplaire à Moix qui fut lauréat du prix Renaudot en 2013. Les trois écrivains formaient malgré eux un univers de connivence, une confrérie identifiable. Sans l'insistance de Moix, Houellebecq n'aurait d'ailleurs jamais participé à cette émission qu'il déteste. La littérature fondait leur rassurance, ou plutôt le discours sur la littérature. Ce qu'on dit qu'elle est ou qu'elle n'est pas, ce qui la consacre ou la condamne. Deux conceptions se sont alors opposées, celle de Houellebecq et celle d'Angot, cependant qu'un débat n'était pas possible. Edifiante configuration instaurée par Angot, pour une époque qui clame son amour du dialogue mais fait le nécessaire pour l'éviter toujours. Engagée pour ses personnages, Angot préfère se retirer du jeu dès qu'il s'agit de la vraie vie. On ne va tout de même pas adresser la parole à un romancier qui ne pense pas comme nous. Qu'il est loin, le temps où Bernard-Henri Levy ne refusait pas de siéger à côté de l'écrivain Maurice Bardèche (beau-frère de Brasillach et nostalgique du fascisme) dans «Apostrophe», pour débattre de la responsabilité des intellectuels. C'était hier et cela paraît un siècle. 

Mais chez Laurent Ruquier, on n'est pas sérieux, on se prend pas la tête. C'est pour ça, en fait, qu'on n'hésite pas à y aller franco. Entre deux calembours, on vous explique la vie. On ne souvient de la mise à mort d'Eric Zemmour à l'automne dernier. Plus efficace encore que les fatwas d'Aymeric Caron, la tendance de fond de Laurent Ruquier à crétiniser tout ce qu'il touche. Phineas Taylor Barnum du petit écran, Ruquier rend les intellos accessibles, de 7 à 77 ans et dit «Papa» et «Maman» quand il évoque les parents d'Angot. La téléréalité est devenue superstructure, elle instaure le degré zéro du langage partout

Or c'est violence faite à la littérature que de considérer que des écrivains sont des «people» comme les autres. Qu'il n'existe pas d'écart entre ces ricanements, cette agitation, et le silence, la concentration que requiert le travail de l'écrivain. C'est dans ce sens aussi - celui du mystère de la littérature - qu'il faut comprendre l'hostilité de l'auteur de Soumission pour le travail d'Ariane Chemin du Monde. Comme Proust, Houellebecq est résolument contre Sainte-Beuve. Il n'entend pas que sa vie et sa personne constituent le motif de sa célébrité. Mais n'est-il pourtant pas la vedette qu'il dit refuser d'être? Peut-il échapper à la peoplisation de la littérature, en marche à la suite de celle de la vie politique? «Ce qui compte, rappelait Christine Angot, c'est la vérité du texte.» Le texte, nous dira-t-elle, est une partie de la vie de l'auteur. Cependant, c'est celle qu'il a choisi de faire sortir de lui, le reste lui appartient.