mardi 18 août 2015

Pour ces individus-atomes, façonnés pas l’isolement sensoriel de la société industrielle de masse, l’essentiel c’est de « vibrer »

« Symptomatiques », pour employer un mot cher à Orwell, ces calomnies le sont de quelque chose qu’on peut résumer ainsi : le système des libertés marchandes se passe maintenant de quelque justification historique que ce soit, y compris par la référence à son ancien repoussoir stalinien. Il repose sur ce qu’ont accompli les totalitarismes de ce siècle et s’appuie sur leurs résultats, aussi tranquillement qu’il installait à Prague, pour un concert de Michael Jackson dont les spectateurs s’entendaient promettre qu’ils allaient ainsi « entrer dans l’histoire », une statue géante de cet homme de silicone, sur le socle même où était autrefois érigée celle de Staline. Comme l’observait un hebdomadaire allemand très éloigné de toute exagération critique à propos de sept cent mille zombies agglutinés par la « Love Parade » de Berlin : « La techno est une musique-machine ; celui qui l’écoute (le raver) un homme-machine, un système nerveux en agitation, qui se laisse entraîner par la musique jusqu’à ce que son cerveau connaisse un sentiment de bonheur auquel il est le seul à croire. Les amateurs de techno sont les véritables enfants de l’unification allemande. » A ceux-là, à tous ceux qui sont sortis de l’histoire en vivent dans la superstition technique (dans un bonheur auquel ils sont les seuls à croire), il devient tout à fait superflu d’inculquer que vouloir « refaire le monde » revient fatalement à tenter d’instaurer une utopie totalitaire, tentative qui ne peut déboucher que sur le chaos et la violence : ils sont en effet tout disposés à aimer ce monde qui se défait pour ce qu’il est, et même peut-être bientôt en tant précisément qu’il sera chaotique et violent. Pour ces individus-atomes, façonnés pas l’isolement sensoriel de la société industrielle de masse, l’essentiel c’est de « vibrer », et il ne manque pas d’organisateurs pour leur fournir, outre le fun, des identifications collectives de substitution et des mobilisations programmées dont ils puissent être en toute spontanéité les acteurs. « Nous sommes une seule famille », tel était le mot d’ordre des convulsionnaires de Berlin, mais derrière ce « signe d’amour sur terre » se profilent l’unanimité obligatoire et la haine de l’autonomie individuelle, comme aussi derrière les « révoltes citoyennes » dont le généreux enthousiasme est surtout celui d’adhérer à un consensus préfabriqué. 

Jaime Semprun, L’abîme se repeuple