mercredi 5 août 2015

Nous vivons une époque privée d’avenir. L’attente de ce qui viendra n’est plus espérance, mais angoisse

« La période présente est celle où tout ce qui semble normalement constituer une raison de vivre s’évanouit, où l’on doit, sous peine de sombrer dans le désarroi ou l’inconscience, tout remettre en question. [...] On peut se demander s’il existe un domaine de la vie publique ou privée où les sources mêmes de l’activité et de l’espérance ne soient pas empoisonnées par les conditions dans lesquelles nous vivons. Le travail ne s’accomplit plus avec la conscience orgueilleuse que l’on est utile, mais avec le sentiment humiliant et angoissant de posséder un privilège octroyé par une passagère faveur du sort, un privilège dont on exclut plusieurs êtres humains du fait lui-même qu’on en jouit, bref une place. [...] Le progrès technique semble avoir fait faillite, puisqu’au lieu du bien-être il n’a apporté aux masses que la misère physique et morale où nous les voyons se débattre. [...] Quant au progrès scientifique, on voit mal à quoi il peut être utile d’empiler encore des connaissances sur un amas déjà bien trop vaste pour pouvoir être embrassé par la pensée même des spécialistes. [...] L’art lui-même subit le contrecoup du désarroi général, qui le prive en partie de son public, et par là même porte atteinte à l’inspiration. Enfin la vie familiale n’est plus qu’anxiété depuis que la société s’est fermée aux jeunes. [...] Nous vivons une époque privée d’avenir. L’attente de ce qui viendra n’est plus espérance, mais angoisse. » 
     Ceux qui connaissent l’œuvre de Simone Weil auront reconnu les premières lignes des Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale écrites en 1934. Et ceux qui les découvrent ne pourront qu’être frappés de leur résonance avec nos préoccupations : elles résument dans une langue limpide ce qui fait l’essentiel de notre actualité, alors que ce texte a 80 ans. Et même s’il est vrai que le capitalisme poursuit sa course folle de crise en crise depuis son origine, il n’en reste pas moins que l’on aurait du mal à trouver un écrit des années 1930 qui exprimerait avec autant de justesse nos angoisses sur le présent comme nos incertitudes sur l’avenir. 
     Pourtant, Simone Weil ne fait pas partie des auteurs de référence des partisans de la critique sociale du monde comme il va. Si les causes en sont complexes, notons qu’elle est souvent perçue comme un simple témoin du malheur de la condition ouvrière ou comme une philosophe mystique. Sur la question de la foi religieuse, Simone Weil s’en tint longtemps à l’évidence selon laquelle le « problème de Dieu est un problème dont les données manquent ici-bas et que la seule méthode certaine pour éviter de le résoudre à faux [...] était de ne pas le poser ». 

Charles Jacquier, « Simone Weil, le progrès contre la liberté », in Radicalité, 20 penseurs vraiment critiques