mardi 11 août 2015

Le bleu marine me va bien au teint. Les voyages forment la jeunesse. Ma foi, je suis resté.

Longtemps, j’ai cru m’en tirer sans éclats. J’appartenais à cette génération heureuse qui aura eu vingt ans pour la fin du monde civilisé. On nous aura donné le plus beau cadeau de la terre : une époque où nos ennemis, qui sont presque toutes les grandes personnes, comptent pour du beurre. Votre confort, vos progrès, nous vous conseillons de les appliquer aux meilleurs systèmes d’enterrements collectifs. Je vous assure que vous en aurez grand besoin. Car, lentement, vous allez disparaître de cette terre, sans rien comprendre à ces fracas, à ces rumeurs, ni aux torches que nous agitons. Voilà vingt ans, imbéciles, que vous prépariez dans vos congrès le rapprochement de la jeunesse du monde. Maintenant vous êtes satisfaits. Nous avons opéré ce rapprochement nous-mêmes, un beau matin, sur les champs de bataille. Mais vous ne pouvez pas comprendre. 
     Cette sale histoire que j’ose à peine appeler ma vie, cette sale histoire a duré cinq ans. D’abord j’ai bien été déçu, en 40, de voir que nous étions battus. On ne m’avait pas élevé dans ces idées-là. Prisonnier, je le suis resté jusqu’au jour où des imbéciles ont monté des postes de téhessef clandestins. Quel ennui ! Je me suis évadé dans la semaine qui a suivi. Alors, par manque d’imagination, je me suis inscrit dans la Résistance. Un an plus tard, mes camarades me faisaient entrer dans la Milice pour préparer un assassinat politique. Ils m’avaient prévenu, ils m’avaient dit que ce serait une épreuve pénible. Mais j’ai trouvé des garçons énergiques, plein de muscles et d’idéal. Les Anglais allaient gagner la guerre. Le bleu marine me va bien au teint. Les voyages forment la jeunesse. Ma foi, je suis resté. 

Roger Nimier, Le hussard bleu