jeudi 20 août 2015

Je proteste contre le monde moderne, mais j’adore ses femmes minces

Nous parlions très lentement et très doucement avec de longs intervalles entre chaque phrase. Seul la haine ou l’amusement peuvent donner cette solitude aux mots. Nous étions à dix centimètres l’un de l’autre. Je caressais son corps, il était beau comme son visage. C’est la mode au XXe siècle, nous détestons la mollesse. Nous avons un tel amour pour la sauvagerie qu’on ne sait si nous sommes barbares ou décadents. Moi qui affecte tant de dégoût pour les hommes, je suis heureux de leur ressembler dans les actions essentielles de la vie. J’aime leurs églises, leurs tableaux. Je proteste contre le monde moderne, mais j’adore ses femmes minces. Une grande impression de sagesse me vient alors. J’ai donc regardé l’Allemande avec bonté. J’avais envie d’appuyer ma tête contre son cœur, car je voulais voit s’il battait vite et si l’odeur de la menthe m’attendait entre ses seins. Pour cela j’ai dégrafé son soutien-gorge. Maladroit comme je suis, j’ai fait sauter l’agrafe. Cet incident m’a bien amusé. Je pensais : « Tout cela est trop drôle. Nous sommes en plein drame, elle rêve de m’enfoncer des aiguilles à tricoter dans les yeux. Mais dans quelques jours elle réparera son soutien-gorge, assise devant sa fenêtre et calmement, j’imagine. On a beau se donner du mal, l’ordre est le plus fort et retrouve toujours ses droits. »

Roger Nimier, Le hussard bleu