lundi 17 août 2015

Je n’ai jamais rien compris à la chimie. Par contre j’étais premier en catéchisme

Vers ce temps-là, j’ai compté les hommes que j’avais tués depuis six ans. La plupart étaient Allemands. Ah, me suis-je écrié, si tous ces gens-là m’attendent à la porte du paradis, avec leur femme (morte de chagrin), leurs enfants, les amants de leur femme, les bâtards (morts de chagrin, morts de chagrin !), j’entrerai difficilement. MM. Churchill et Reynaud ont bien déclaré au parlement, dès 1940, qu’ils avaient retenu quinze cent mille places auprès du Seigneur et que le brave soldat pourrait mourir tranquille. Le maréchal Leboeuf de l’époque s’est bien écrié : « Tout est prêt. Il ne manque pas une auréole. » Malgré ces assurances, ma confiance est très moyenne.
     Damné, je m’ennuierai sûrement. Trop d’imbéciles sur la terre parlent du diable avec une voix chavirée. C’est mauvais signe. L’autre jour, un hussard bien informé m’a glissé dans l’oreille que nous retournerions à la terre sous forme d’azote, après notre mort. Cette solution ne me convient nullement. Je n’ai jamais rien compris à la chimie. Par contre j’étais premier en catéchisme.
     J’ai de la tendresse pour mes camarades. Des calots éclatants, des visages neufs... Longtemps, j’ai proposé cette définition : « Hussard, militaire du genre rêveur, qui prend la vie par la douceur et les femmes par la violence. » Et puis j’en suis revenu. Je les regarde en souriant. Voilà huit cents jeunes gens d’assez bonne race, lâchés dans la campagne. Il en mourra le tiers, mais ils ne se plaindront pas. La jeunesse n’aime pas les grandes personnes : mais elle n’aime pas non plus sa jeunesse. 

Roger Nimier, Le hussard bleu