vendredi 14 août 2015

Il m’a semblé que Raoul confondait un peu le paradis et le Racing mais je n’en ai rien montré

Nous nous sommes dirigés vers la cathédrale. Raoul a réprimandé d’une voix âpre un sombre et triste cavalier qui nous suivait. « Cet imbécile veut aller à la messe avec nous, a-t-il expliqué. Il est empoisonnant. C’est comme ça qu’on voit un tas de mauvais monde à la sortie des églises et que la religion est discréditée. Songez encore à tous ces curés qui vont au peuple comme on va au taureau. Triste époque ! » Il m’a semblé que Raoul confondait un peu le paradis et le Racing mais je n’en ai rien montré. J’aurais aimé le suivre dans la cathédrale, puisqu’il voulait bien de moi. Cependant, on m’aurait pris pour un comédien. Dieu me pardonne, j’ai tous les défauts, mais je déteste, ça oui, je déteste qu’on ait les yeux sur moi. Moins les autres pensent à nous, mieux cela vaut. Ils n’ont aucun besoin de nous tripoter dans leurs pensées. 
     Nous sommes restés en face du porche, en attendant Raoul et Maximian. Nous étions quatre : deux qui mouraient d’envie de les suivre mais qui étaient beaucoup trop timides ; Los Anderos dont les principes étaient opposés à la religion, doctrine immorale et trop fleurie pour un communiste ; Saint-Anne enfin qui prétendait qu’à six heures du matin il était déjà dans la crypte. C’était le sabre et le goupillon, cet enfant. Il prêchait l’héroïsme à tort et à travers, sans avoir jamais connu un danger bien sérieux. (Et puis c’était un danseur. Les balles passent à côté.) J’imaginais qu’il venait de lire Les Trois Mousquetaires ou Les Pieds-Nickelés et que cette lecture lui échauffait le sang. Nullement. Il m’a raconté plus tard qu’il voulait rester le seul survivant du régiment. Alors, sans aucune peine, il aurait l’air de quelqu’un. Chaque hussard ne serait mort qu’une fois. Mais lui serait douze cent fois vivant. Cette façon de calculer ne manquait pas de charme. Quand il était arrivé, en mars, nous pensions que ce nouveau serait très commode pour les corvées, etc. Mais à l’usage il s’est révélé comme étant un petit animal menteur, volatil, sournois... Il m’amusait souvent. 

Roger Nimier, Le hussard bleu