lundi 17 août 2015

Contrairement à la technocratie, la gouvernance est une « idéologie globale de la substitution de l’Etat »

La vieille croyance selon laquelle « la structuration politique relève d’un héritage archaïque en voie d’être dépassé [...] revient aujourd’hui sous l’aspect de la promesse d’une consécration de l’individu grâce au marché et au droit qui réduirait l’appareil de la puissance publique à une gouvernance inoffensive », remarquait il y a peu Marcel Gauchet. Mais de nos jours, la liquidation du politique implique aussi, inévitablement, celle de la démocratie. Elle va de pair avec l’abolition des espaces nationaux, qui sont le lieu naturel où s’exerce la démocratie. « En posant le marché comme soubassement nécessaire à la gouvernance, observe Daniel Bourmaud, on restreint l’espace même de la démocratie en l’amputant d’une de ses dimensions essentielles, à savoir la capacité à décider du cadre de la vie collective. » Sous couvert d’améliorer les mécanismes de décision et de faire face à la complexité des choses, la gouvernance signe l’émergence d’un nouvel ordre social aux antipodes de la démocratie. Porteuse d’un projet visant à la fois à vider la démocratie dans son contenu et à dépolitiser la politique en ramenant l’action des gouvernements à des règles et des pratiques de gestion économique dispensées par une expertocratie privée, elle apparaît de ce fait comme la parfaite incarnation de cette polarité de l’économique et de la moral dont Carl Schmitt faisait le trait caractéristique des pratiques de « neutralisation » libérales.
     Par certains de ses aspects, la gouvernance fait évidemment penser à la technocratie. Elle s’en distingue pourtant fondamentalement par son attitude vis-à-vis de l’État. Historiquement parlant, les technocrates ont toujours été liés à l’État. Ils privilégiaient certes les solutions techniques par rapport aux délibérations parlementaires et aux décisions proprement politiques, mais c’était en général dans une perspective étatiste et planificatrice (ils en tenaient d’ailleurs fréquemment pour une économie dirigée). Ils restaient de ce fait directement confrontés avec les élus qu’ils conseillaient. Ce rapport disparaît complètement dans le système de la gouvernance, où les experts et les techniciens ont d’abord la société civile comme partenaire. Contrairement à la technocratie, la gouvernance est une « idéologie globale de la substitution de l’Etat » (Guy Hermet). 


Alain de Benoist, Le Traité transatlantique et autres menaces