mardi 7 juillet 2015

Le Front national au risque de l’histoire, entre dédiabolisation et neutralisation

 
Conférence de Jean-Yves Le Gallou prononcée au Club de l’Horloge, le 11 juin 2015.
Exclusion de Jean-Marie Le Pen, création d’un groupe politique à Strasbourg, controverses autour de la « ligne Philippot », émergence de Marion Maréchal Le Pen, le Font national est au cœur de l’actualité. Jean-Yves Le Gallou s’est penché sur le sujet lors d’une conférence prononcée au Club de l’Horloge, le 11 juin 2015, avec pour titre : Le Front national au risque de l’histoire, entre dédiabolisation et neutralisation. Michel Leblay en a fait ce compte rendu que Polémia reprend. Un point de vue bienveillant mais libre.
 
Jean-Yves Le Gallou a examiné la question posée selon trois axes :
•La France face à son destin
•La dédiabolisation
•Le revers de la dédiabolisation: le risque de la neutralisation
 
La France face à son destin
Au risque de l’histoire est une expression forte, choisie à dessein d’après le contexte présent.
 
Trois raisons expliquent ce choix :
1/ Jamais l’urgence politique n’a été aussi grande
Nous assistons à une accélération :
  – de l’entreprise systématique de démolition politique et sociale touchant notre liberté, notre identité et notre souveraineté (la dénaturation du mariage, la réforme de l’école et, dernièrement, celle projetée de l’Ecole polytechnique) ;
  – du grand remplacement
Il s’agit là du phénomène majeur. Il y a deux ans, environ, le site Fdesouche, au travers de statistiques portant sur une maladie rare, la drepanocytose qui ne touche que les populations d’origine africaine, caraïbe, maghrébine, moyen-orientale ou indienne, indiquait que ces populations représentaient globalement 30% des naissances sur le territoire national.
En approfondissant l’analyse, notamment par une contre-enquête effectuée par un expert des questions relatives à l’immigration, il s’est révélé que cette statistique était le véritable reflet de la situation. Aujourd’hui, un enfant sur trois, né en France, a des parents d’origine non européenne. Une projection statistique conduit à fixer cette proportion à la moitié des naissances à l’horizon 2025-2030. A terme, relativement proche, les Français dont l’ascendance a formé la population du territoire national seront devenus minoritaires.
Il y a une vingtaine d’années, lors des campagnes électorales menées par Jean-Marie Le Pen, l’un des slogans du Front national était « Le Pen, vite ! ». Son président prédisait que les Français allaient choisir pour la dernière fois leur destin. L’évolution constatée depuis lors a montré l’acuité de tels propos.
2/ Jamais le Front national n’a été électoralement aussi haut
En témoignent, les résultats obtenus aux élections municipales et européennes de 2014 et aux élections départementales de 2015. Tous les sondages, avec les marges d’erreur possibles, placent Marine Le Pen comme l’un des deux candidats qui aura accès au second tour de l’élection présidentielle de 2017. Certes, le paysage politique peut toujours être bouleversé par des événements imprévus.
3/ Jamais l’ampleur du changement nécessaire n’a été aussi grand
Le pays a un besoin de changer fondamentalement ses perspectives dans les domaines de la politique étrangère, de la politique européenne, de la politique migratoire et de la politique sociétale.
 
Il résulte de ces trois constats que la France est menacée dans son existence même comme nation millénaire porteuse d’une culture propre et d’une civilisation venue du fond des âges. Face à cet état des choses, le Front national a une responsabilité historique. Dans les conditions présentes, la marge de manœuvre est faible et aucune autre formation politique n’est susceptible de le remplacer. Toutes celles qui ont voulu être concurrentes ont été écrasées.
 
Le pays est maintenant divisé en trois blocs politiques : le Parti socialiste, les Républicains et ceux qui s’y associent électoralement, le Front national.
 
Quels que soient les jugements qui peuvent être portés sur tel ou tel aspect de son action ou de ses propositions, le Front national représente aujourd’hui la meilleure offre politique pour répondre au défi que doit relever notre nation millénaire. Quels que soient les défauts ou les insuffisances qui peuvent être mis en exergue, il n’existe pas d’alternative.
 
Politiquement, la question n’est pas seulement de s’interroger sur la qualité de la stratégie, bonne pour les uns, mauvaise pour les autres, mais surtout sur le fait qu’il y ait ou non une stratégie. Et un parti, s’il en a une, doit s’y tenir.
 
La dédiabolisation
Marine Le Pen a bien une stratégie qu’elle suit pour le moment sans en dévier. Cette stratégie est celle de la dédiabolisation que Bruno Mégret avait voulu, en son temps, conduire avec le MNR. Elle remonte, en fait, à la campagne pour l’élection présidentielle de 2007 dont l’actuelle présidente du Front était la directrice stratégique.
 
L’entreprise dite de dédiabolisation repose sur un ensemble d’observations :
•malgré des idées et des propositions partagées par une part importante du corps électoral, le parti plafonne du point de vue de ses résultats électoraux ;
•il existe un écart considérable entre les convictions des électeurs et leurs choix électoraux ; les Français ont rejeté à près de 55% le projet de traité constitutionnel européen ; selon les sondages, ils seraient aujourd’hui aux environs de 65% à répondre négativement s’ils étaient à nouveau interrogés sur un tel projet ;
pourtant ils ont élu comme président de la République en 2007 Nicolas Sarkozy et en 2012 François Hollande, tous les deux étant des partisans déterminés de l’Union européenne ;
•d’après les enquêtes d’opinion, 65% des Français seraient opposés à l’immigration contre 25% qui y seraient favorables.
 
Ces différents éléments attestent du décalage certain entre la pensée des Français et leur expression électorale.
 
Dans la pratique la dédiabolisation recouvre au moins deux sens :
•l’évitement
 •la séduction ou la tentative de séduction des organes
 
a) L’évitement
Il comporte deux aspects :
s’abstenir d’aborder des sujets qui prêtent à des polémiques politiquement inutiles : Il en va ainsi de toutes les réflexions qui portent sur la deuxième guerre mondiale et le régime de Vichy. Ces sujets sont d’ordre historique et ils ne relèvent pas d’une discussion politique. Soixante-dix ans après la capitulation allemande de 1945, alors que par le jeu du renouvellement des générations ceux qui ont connu la guerre sont en nombre de plus en plus limité, il paraît anachronique d’évoquer la place que pourrait occuper au sein d’une formation politique les défenseurs de la mémoire du maréchal Pétain. Même, et surtout, si l’évocation de la seconde guerre mondiale occupe l’espace politique il n’est pas forcément judicieux de se jeter dans la gueule de loup.
se détourner des formulations qui inquiètent et chercher à rassurer : Cette ligne de conduite va de l’abstention dans le propos jusqu’au voile de thèmes essentiels. Au départ, il s’agit de bannir les paroles dont les médias tirent parti avec délice. Puis on en vient à tempérer le discours sur les thèmes essentiels et enfin à les occulter par la promotion d’autres thèmes jugés moins controversés. Ainsi, après les attentats du mois de janvier 2015, le refus de l’amalgame est affiché et, plus généralement, concernant l’immigration l’opposition est marquée vis-à-vis de la thèse du Grand Remplacement avancée par Renaud Camus. A peine nommé le nouveau responsable du Front national de la jeunesse (FNJ) a même déclaré : « Le Grand Remplacement est un fantasme racialiste » et « On peut être français en étant bleu avec des petits pois verts. Pour exprimer l’antagonisme avec les partis traditionnels la critique est alors déportée vers l’Union européenne et les questions économiques. Cette attitude est observée aussi en Grande-Bretagne où l’UKIP a mis l’accent sur les méfaits attribués à cette Union européenne, ce qui sert de masque à l’interrogation essentielle sur l’immigration. Néanmoins, comme l’immigration représente un marqueur et qu’elle comporte aux yeux de la population des conséquences qu’elle récuse, une expression jugée plus atténuée ou plus compatible est substituée à un vocabulaire jugé trop diabolisé : la priorité nationale plus technocratique est substituée à la préférence nationale plus charnelle.
 
b) La séduction ou la tentative de séduction des organes « diabolisateurs »
En l’occurrence, il est question des différents groupes de pression, véritables coteries pour certains d’entre eux, qui visent à façonner l’opinion à l’image de leurs conceptions. Ils comprennent, pour l’essentiel, les associations maçonniques, les groupes militants homosexuels ou les organisations communautaires (le CRIF, les instances musulmanes, …).
 
Face à leur emprise intellectuelle et morale sur l’univers de la communication et les références qu’ils imposent de ce fait, il peut être répondu de trois manières :
•frontale,
 •diagonale,
•fédératrice.
 
La stratégie frontale consiste à pratiquer l’opposition directe sans compromis dans l’argumentaire. La stratégie haute consiste à rassembler le maximum de partisans sur des valeurs claires et partagées afin de fortifier sa base électorale.
 
La stratégie diagonale vise à tenter de désarmer la dialectique adverse en se livrant à des compromis :
•soit par l’affichage de personnalités issues de ces groupes de pression ; L’exemple le plus emblématique est celui de Sébastien Chenu, ancien secrétaire national de l’UMP et fondateur de Gaylib, l’association homosexualiste de l’UMP ;
•soit par un discours apaisant, notamment vis-à-vis des musulmans. Il faut noter qu’au matin du trentième dîner du CRIF, le 23 février 2015, cette manifestation annuelle qui regroupe le plus grand nombre de personnalités, Roger Cukierman, son président, a déclaré que le discours de Marine Le Pen était irréprochable, contrairement à celui de son père. L’actuelle présidente du Front national est, pour le moins, irritée du retour récurrent du détail lors des interventions de Jean-Marie Le Pen.
 
Cette attitude présente l’avantage de favoriser l’accès aux médias et de bénéficier de leur part d’un meilleur traitement indépendamment de l’Internet. Il en résulte un moindre complexe de l’électeur dans ses choix. Ce complexe est inversement proportionnel au niveau électoral atteint. Il s’agit là d’une constante de l’histoire. On a dit en 1815 : L’usurpateur a débarqué à Golfe Juan, l’Empereur est à Paris.
 
Objectivement, depuis le congrès de 2011, les résultats électoraux du Front national ont largement progressé, comme l’observe Florian Philippot qui les met en relation avec son accession aux responsabilités au sein du parti. A cet égard, Jean-Marie Le Pen soulignait que dans le domaine politique Est ce qu’il paraît.
 
Force est de constater que la stratégie de dédiabolisation de Marine Le Pen a – ou paraît – avoir porté ses fruits. Néanmoins, celle-ci n’aurait pas été suffisante s’il n’y avait eu les immenses déceptions qui ont suivi les élections de Nicolas Sarkozy en 2007 et de François Hollande en 2012. En huit ans, les problèmes qui se posent au pays ont connu une amplification considérable, qu’il s’agisse de l’immigration, des difficultés économiques ou de la question de l’école.
 
Le revers de la dédiabolisation : le risque de la neutralisation
Si la dédiabolisation constitue un atout pour élargir la base électorale et espérer ainsi accéder au pouvoir, elle n’en comporte pas moins des risques quant à la pérennité des fondements idéologiques du parti et finalement quant à la capacité à répondre aux attentes d’une large part de l’opinion.
 
Elle comporte donc deux dangers :
•l’un qui pourrait être qualifié de RPRisation
•l’autre d’être, à terme, en rupture avec la réalité de la société française
 
1 La RPRisation
Cette métaphore renvoie à la dérive idéologique du RPR intervenue à la fin des années quatre-vingt et au début des années quatre-vingt-dix.
 
A sa création en 1977, le RPR se présentait comme un défenseur de la nation et du principe de souveraineté. Ce furent les thèmes de la campagne électorale menée par Jacques Chirac lors des premières élections européennes au suffrage universel en 1979. Le programme élaboré pour les élections législatives de 1986 invoquait l’identité et les questions liées à la sécurité et à l’immigration. Revenu dans l’opposition après la courte législature de 1986 à 1988, le RPR modifia son cap pour s’aligner sur la forme d’orthodoxie politique et intellectuelle qui s’imposa après la chute de l’empire soviétique. Il se rallia, notamment, à tous les principes qui fondaient l’Union européenne. En 2002, il fut absorbé dans un ensemble plus large, l’UMP, qui porta Nicolas Sarkozy à la présidence de la République. Ce dernier, entre autres, décida de réintégrer la France dans le commandement militaire de l’Alliance atlantique : l’OTAN. Surtout, il fut acquis à l’immigration. C’est en 2003 que Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur, fit voter par le Parlement l’abolition de la « double peine ». Il s’agissait d’interdire l’expulsion d’étrangers délinquants.
 
L’alignement et les renoncements constatés s’expliquent par la domination exercée par le monde médiatique et la sélection qu’il opère vis-à-vis du personnel politique. Celui-ci, lorsqu’il est soucieux de sa carrière, doit se soumettre à l’idéologie que véhiculent les médias et ainsi répondre à leurs attentes. Les personnalités qui ont refusé cette soumission ont été éliminées du champ politique : Charles Million, Christian Vanneste, Philippe de Villiers, …
 
De toute manière, il faut être conscient qu’au-delà des sujets historiques ou périphériques dont il faut éviter l’évocation, le cœur sur lequel repose la diabolisation est l’immigration. Si des formations politiques comme Syriza ou Podemos ne font pas l’objet du même rejet que d’autres partis en opposition avec le Système dominant, c’est qu’ils sont favorables à l’immigration.
 
En relation avec ce thème, il y a eu un cas symbolique : Enoch Powell. Député britannique du Parti conservateur, homme de haute culture, brillant combattant de la seconde guerre mondiale, Enoch Powell, promis peut-être aux plus hautes fonctions, prononça le 20 avril 1968 un discours dans lequel il alertait ses concitoyens sur les risques liés à l’immigration venue du Nouveau Commonwealth. Cette alerte, qui recueillit un incontestable assentiment dans une partie de la population mais qui suscita la vive opposition de mouvements antiracistes, mit fin à sa carrière politique.
 
Dans le même ordre, en France, Jean Raspail a subi un ostracisme après la publication du Camp des Saints en 1973.
 
Le Front national ne sera donc pas réellement dédiabolisé tant qu’il ne renoncera pas à sa critique de l’immigration. Pourtant, il lui faut répondre aux souhaits de ses électeurs faute de quoi son niveau électoral s’affaiblit. En 2012, durant la campagne pour l’élection présidentielle, Marine Le Pen avait voilé quelque peu son discours sur l’immigration. Face à une baisse de sa cote dans les sondages, trois semaines avant l’échéance, elle a replacé le thème au premier plan de son argumentation. Ceci a eu pour effet une remontée dans les intentions de vote.
 
Concéder à la pensée dominante et à son expression médiatique ne pourrait conduire le Front national qu’à un effacement progressif par une perte de son authenticité. La RPRisation est donc un écueil majeur.
 
2 La rupture avec la réalité de la société française
En affadissant son message, le Front national court le risque d’un divorce avec la réalité présente de la société française et la dissidence intellectuelle qui se manifeste.
 
Le mouvement qui émerge des profondeurs de la société et qui est en complète dissonance avec la pensée dominante exprime :
•une volonté de rupture avec l’esprit né de Mai 1968 et un réveil identitaire,
•le rejet du Grand Remplacement.
 
Lorsque des dirigeants du Front national contredisent cette thèse du Grand Remplacement, ils sont dans le déni de réalité. La promotion de l’assimilation ne saurait constituer une solution au regard d’une immigration massive qui représente une masse de plus en plus substantielle de la population.
 
Ce mouvement a une traduction dans la montée des radicalités intellectuelles.
 
Dans un entretien accordé au Monde (édition du 29 mai 2015), Bruno Le Maire a employé le terme de radicalité en réponse à une question sur les mesures à prendre en matière d’immigration. Nous sommes maintenant au temps des radicalités. Nombre d’intellectuels basculent vers des positions radicales : Renaud Camus, Richard Millet, Michel Onfray, Eric Zemmour et aussi le mathématicien Laurent Lafforgue, très critique à l’égard de l’orientation présente de l’Education nationale. Ces intellectuels, sauf exception, ne voudront jamais rejoindre le Front national comme celui-ci ne souhaitera jamais les admettre en son sein. Pour autant, les positions défendues par ces intellectuels étant le reflet d’une inquiétude collective, le Front ferait fausse route s’il s’en démarquait dans l’objectif de complaire à des médias déconnectés de la réalité sociale.
 
A la marge de ces intellectuels, il faut souligner l’intelligence et le courage qu’allie Robert Ménard, personnalité médiatique, dans l’expression de son opposition au politiquement correct.
 
La compréhension de cette réalité devrait détourner le Front national d’un discours trop pusillanime où la mise en avant de termes comme républicains n’exerce plus d’attrait particulier. En témoignent les sondages d’opinion selon lesquels 65% de celle-ci est lasse de ce type de vocable. Leur emploi ne mène qu’à une confusion avec le conformisme des formations politiques de la gauche et de la droite parlementaires. D’ailleurs, il faut observer que l’introduction du qualificatif républicain dans la dénomination du MNR n’a pas suffi pour le dédiaboliser.
 
Il s’agit pour le Front national d’éviter toute néo-ringardisation par un affaiblissement progressif de ses axes de combat dont le principal est l’immigration.
 
Par ailleurs, pour atteindre ses objectifs et conduire son action, le Front doit disposer de cadres compétents et aguerris. Jusqu’à maintenant, il n’a pas su, pas pu ou pas vraiment voulu puiser dans les viviers de jeunes militants apparus dans le sillage de la Manif pour tous comme dans ceux offerts par le mouvement identitaire. L’avenir n’est pas dans un chevènementisme poussièreux aujourd’hui bien dépassé si tant est qu’il ait pu représenter à un moment une quelconque alternative.
 
Pour être un acteur de l’histoire, le Front national doit parfaitement cerner la réalité présente de la société française où quatre forces sont à l’œuvre :
•les partis politiques,
•les médias, reflet des groupes de pression,
•l’opinion,
•les intellectuels.
 
Les partis sont à la traîne des médias tandis qu’une convergence s’établit entre l’opinion et les intellectuels.
 
L’Internet permet une diffusion grandissante des messages qui déjouent l’emprise de la pensée dominante non seulement par l’accès à des sites et à des forums mais aussi par le relais que la toile offre à des médias radiophoniques et audiovisuels.
 
Dissidence et radicalité sont les maîtres mots dans la nouvelle perspective qui affleure.
Le discours du Front national ne paraît pas toujours être dans cette ligne. S’il veut être la force déterminante du changement à venir, il doit être conscient que cette volonté est antinomique du jeu des concessions à répétition.