vendredi 31 juillet 2015

La pratique de la propagande moderne

La propagande moderne désigne un effort cohérent et de longue haleine pour susciter ou infléchir des événements dans l’objectif d’influencer les rapports du grand public avec une entreprise, une idée ou un groupe. 
     Cette pratique qui consiste à déterminer les circonstances et à créer simultanément des images dans l’esprit de millions de personnes est en réalité très courante. Aujourd’hui, elle participe quasiment à toutes les entreprises d’envergure, qu’il s’agisse de construire une cathédrale, de financer une université, de commercialiser un film, de préparer une émission d’obligations ou d’élire le chef de l’Etat. L’effet attendu sur le public est créé, selon les cas, par un propagandiste professionnel ou un amateur à qui on aura confié ce soin. Ce qu’il faut retenir, c’est d’abord que la propagande est universelle et permanente ; ensuite, qu’au bout du compte elle revient à enrégimenter l’opinion publique, exactement comme une armée enrégimente les corps de ses soldats. 
     Les gens susceptibles d’être ainsi mobilisés sont légion, et une fois enrégimentés ils font preuve d’une telle opiniâtreté qu’ils exercent collectivement une pression irrésistible sur le législateur, les responsables de journaux et le corps enseignant. Leur groupe défend bec et ongles ses « stéréotypes », ainsi que les appelle Walter Lippmann, et transforme ceux de personnalités pourtant éminentes (les leaders de l’opinion publique) en bois flotté emporté par le courant. Quand, flairant ce qui s’apparente peut-être à une soif d’idéal, le Sorcier Impérial nous dépeint une nation exclusivement peuplée de « Nordiques » patriotes, l’Américain de vieille souche blanche commence par s’emparer de cette image en tout point conforme à ses préjugés, puis il l’adopte car il se sent évincé de sa position légitime, menacé dans sa prospérité par les nouvelles générations d’immigrants. Affublé du drap blanc et de la taie de traversin qui composent son nouveau costume, il rejoint les milliers de ses semblables qui, à eux tous, forment un groupe assez puissant pour peser sur l’élection d’un gouverneur ou faire basculer une convention nationale. 
     Compte tenu de l’organisation sociale qui est la nôtre, tout projet d’envergure doit être approuvé par l’opinion publique. Autrement dit, le mouvement le plus admirable risque de passer à la trappe s’il ne réussit pas à marquer les esprits. En matière de charité publique comme en affaires, en politique et même en littérature, partout la propagande s’est imposée parce qu’il faut mobiliser le peuple pour qu’il donne de l’argent, tout comme il faut le mobiliser pour qu’il souscrive à la prophylaxie antituberculeuse. L’Association pour l’amélioration des conditions de vie des pauvres de New York, Near East Relief et la myriade d’organisations existantes doivent travailler l’opinion comme si elles voulaient lui vendre des tubes de dentifrice. La diminution de la mortalité infantile est pour nous un motif de fierté ? Elle aussi est l’œuvre de la propagande
     Partout présente autour de nous, la propagande modifie les images mentales que nous avons du monde. Même si la remarque paraît par trop pessimiste – ce qui d’ailleurs reste à prouver –, les tendances que reflète l’opinion sont indubitablement réelles. La propagande est de plus en plus utilisée en raison de son efficacité reconnue pour obtenir l’adhésion du grand public. 
     Cela indique à l’évidence qu’à partir du moment où quelqu’un, n’importe qui, a suffisamment d’influence, il peut entraîner à sa suite toute une partie de la population, du moins pour un temps et dans un but précis. Autrefois, ceux qui gouvernaient étaient des guides, des meneurs. Ils orientaient le cours de l’histoire en faisant simplement ce qu’ils avaient envie de faire. Les successeurs actuels de ces dirigeants (ceux qui exercent le pouvoir en vertu de leur position ou de leurs aptitudes) ne peuvent plus faire ce qu’ils veulent sans l’assentiment des masses, et ils ont trouvé dans la propagande un outil de plus en plus fiable pour obtenir cet accord. La propagande a pour conséquent un bel avenir devant elle.
     C’est, bien sûr, l’étonnant succès qu’elle a rencontré pendant la guerre qui a ouvert les yeux sur les possibilités de mobiliser l’opinion, pour quelque cause que ce soit. Le gouvernement américain et de nombreux services patriotiques élaborèrent alors une technique nouvelle, aux yeux de la plupart des gens habitués à solliciter l’opinion. Non contents de recourir à tous les moyens possibles – visuels, graphiques, sonores – pour amener les individus à soutenir l’effort national, ils s’assurèrent aussi la coopération d’éminentes personnalités de tous bords – des hommes dont chaque mot était parole d’évangile pour des centaines, des milliers, voire des centaines de milliers de leurs partisans. Ils s’attirèrent ainsi le soutien de corporations professionnelles, religieuses ou commerciales, de groupes patriotiques, d’organisations sociales et régionales dont les membres suivaient l’avis de leurs leaders et porte-parole habituels, reprenaient à leur compte les idées exprimées dans les publications qu’ils lisaient avec conviction. Parallèlement, les manipulations de l’esprit patriotique utilisaient les clichés mentaux et les ressorts classiques de l’émotion pour provoquer des réactions collectives contre les atrocités alléguées, dresser les masses contre la terreur et la tyrannie de l’ennemi. Il était donc tout naturel qu’une fois la guerre terminée, les gens intelligents s’interrogent sur la possibilité d’appliquer une technique similaire aux problèmes du temps de paix
     A vrai dire, depuis la guerre, la pratique de la propagande a pris des formes très différentes de celles qui prévalaient il y a vingt ans. Cette technique nouvelle peut à bon droit être qualifiée de nouvelle propagande. 
     Elle ne prend pas simplement en compte l’individu, ou même l’opinion publique en tant que telle, mais aussi et surtout l’anatomie de la société, avec l’imbrication de ses formations collectives et de leurs allégeances diverses. Elle considère l’individu non seulement comme une cellule de l’organisme social, mais aussi comme une cellule organisée au sein d’un dispositif sociale. Excitez un nerf à un endroit sensible, et vous déclencherez automatiquement la réaction d’un membre ou d’un organe précis. 

Edward Bernays, Propaganda