vendredi 24 juillet 2015

Etre radical, être en rupture avec le système

Etre radical signifie remettre en cause ce système en tenant ensemble ses quatre dimensions économique, technologique, culturelle et politique – en les englobant dans une même critique sans en ignorer aucune. Mais pour être radical, la critique doit aussi envisager une remise en cause approfondie qui entraîne une véritable rupture avec ce système. C’est précisément ce que ne font pas les intellectuels contestataires à la mode actuellement, qui ont pour point commun de postuler que c’est l’évolution du capitalisme, c’est-à-dire son intensification et non son arrêt, qui rend possible son dépassement. Selon eux, le capitalisme engendre des formes de vie plus riches et des rapports sociaux plus libres parce qu’il arrache les individus aux traditions, à la morale ancienne et à la culture classique (censées être intrinsèquement et uniquement porteuses de tares : bourgeoises, masculines, occidentales, blanches, hétérosexuelles, etc.), et parce qu’il produit en outre les outils technologiques qui serviront les mouvements de résistance et d’émancipation, pourvu que les opprimés s’en emparent. 
     Il y a de ce point de vue une réelle continuité, de Gilles Deleuze et Félix Guattari proposant « d’aller encore plus loin dans le mouvement du marché, du décodage et de la déterritorialisation [...] ; non pas se retirer du procès, mais aller plus loin, ‘accélérer le procès’, comme disait Nietzsche », jusqu’à Toni Negri et Michael Hardt donnant aux multitudes la tâche de faire advenir le cyborg, être posthumain artificiel construit « à la frontière ambiguë entre homme, animal et machine », « sur le terrain souple et modulable des nouvelles technologies biologiques, mécaniques et de communication ». S’inscrivent dans la même ligne les propos de Bernard Stiegler suggérant récemment de mettre les technologies numériques et « l’augmentation de la valeur esprit au centre de l’économie libidinale » d’un « nouveau modèle industriel », ou ceux d’Alain Badiou, assénant avec l’assurance de la bêtise : « Tant d’aventures majeures piétinent, ou relèvent de ‘la vie trop lente’, voyez l’exploration des planètes, l’énergie par fusion thermonucléaire, l’engin volant pour tous, les images en relief dans l’espace, etc. [...] Pas assez de technique, une technique encore très fruste, telle est la vraie situation : le règne du capital bride et simplifie la technique, dont les virtualités sont infinies. » 
     Les mêmes postulats guident d’ailleurs souterrainement les cultural studies. L’une des caractéristiques de ce courant de recherche est en effet d’avoir congédié la critique des médias et de la société de consommation, considéré comme paternaliste et élitiste, pour revaloriser le travail de détournement et de réappropriation auquel se livrent les « dominés » sur les représentations et les produits qui leur sont donnés à consommer. A partir de là, les tenants de ce courant intellectuel se consacrent à l’étude des formes de cultures populaires et/ou minoritaires, sans distinguer les cultures faites par le peuple pour le peuple de celles qui sont faites pour les masses par les industries culturelles. Ainsi voit-on apparaître des études très sérieuses sur la portée politique des séries télévisées, des jeux vidéo, de la pop music, des pratiques sadomasochistes ou de la vidéo porno... Là encore se révèle le progressisme sous-jacent à une critique partielle du capitalisme avancé : de manière plus ou moins avouée, tous ces interprètes partagent finalement l’opinion que le marché exerce de réels effets de démocratisation, parce qu’il rend disponible une grande quantité de produits culturels et parce qu’il perturbe les hiérarchies établies entre gens nobles et vulgaires – comme si la démocratie se mesurait à la massification d’une culture usinée en studio. 
     Il n’est finalement pas excessif de parler de « libéralisme libertaire » à propos de toutes ces pensées soi-disant critiques, qui « sont parvenues à faire admettre quasi unanimement leur méthode d’analyse à une très large partie de la gauche et de l’extrême gauche, sans que cette dernière s’aperçoive que cette méthode renforce un système d’exploitation que jusqu’alors elle prétendait combattre ». Déjà l’apologie des réseaux, de même que les concepts de machines désirantes ou de libération des flux, qui faisaient fureur chez les penseurs postmodernes des années 1970, concordaient assez bien sur le plan idéologique avec l’irruption simultanée du capitalisme connexionniste, tout en faisant le lien avec les thématiques du gauchisme soixante-huitard. Et comme l’ont fait remarquer plusieurs commentateurs, si l’on suit les recommandations politico-économiques de ces penseurs aujourd’hui en vogue, c’est bien « sur le terrain même des libertariens américains que l’on se retrouve ». A ce propos, il n’est peut-être pas tout à fait innocent que Michel Foucault, dont se revendiquent la plupart des intellectuels d’extrême gauche à l’heure actuelle, se soit positivement inspiré des théories néolibérales à partir de la fin des années 1970, ou que Toni Negri ait proclamé en 2005 son soutien à un traité constitutionnel européen gravant dans le marbre les principes de concurrence « libre et non faussée ». 

Cédric Biagini, Radicalité. 20 penseurs vraiment critiques