mardi 23 juin 2015

The Guardian se demande «Où sont passés les grands penseurs français ?»

 
De Voltaire et Rousseau à Sartre et Beauvoir, les intellectuels français ont longtemps dominé le monde, la France a même inventé le mot « intellectuel », souligne le quotidien britannique. Mais aujourd'hui, les nouvelles idées n'émergent plus de Paris, relève-t-il.
Après le Financial Times ce week-end qui a fustigé le comportement des taxis français, Le New York Times International qui a décidé de déplacer son bureau français à Londres, c'est désormais au tour du Guardian de dénoncer les dérives de la société française. Le quotidien britannique se demande pourquoi la France ne produit plus de grandes pensées nouvelles, dans un titre pour le moins éloquent: «de la rive gauche à la dérive: où sont passés les grands penseurs français?».
 
L'éditorialiste Sudhir Hazareesingh constate que les grandes idées n'émergent plus de Paris depuis plusieurs décennies. Alors que la Révolution française a longtemps été une référence pour l'Europe, que les idées françaises rayonnaient à travers le monde à l'instar de la statue de la liberté, ou du code civil de Napoléon adopté par de nombreux pays, «les pensées françaises ne sont plus une référence. Aucune des révolutions sociales récentes, que ce soit la chute du communisme dans les pays d'Europe de l'Est ou les révolutions arabes, ne se sont inspirées de la tradition française», souligne Sudhir Hazareesingh. Le journal souligne en outre les récents succès électoraux de Syriza et Podemos n'ont pas émergé à Paris.
 
«L'idéal du rayonnement (en français dans le texte) français international n'est maintenant qu'un lointain souvenir», déplore le journaliste. Le symbole de cette disparition est, selon l'auteur, le fait que «Saint-Germain-des-Près, qui était autrefois la matrice de la créativité intellectuelle de la rive gauche parisienne, est devenu le paradis des boutiques à la pointe de la mode. La mémoire de ce passé artistique et littéraire glorieux s'éteint progressivement», regrette le Guardian. «La philosophie française, qui a enseigné au monde entier l'importance de la raison avec des doctrines audacieuses, comme le rationalisme, le républicanisme, le féminisme, le positivisme, l'existentialisme ou le structuralisme, n'a aujourd'hui plus grand-chose à offrir», ajoute le journaliste.
 
La France est minée par son pessimisme
Le postmodernisme et le déclin politique ont démoralisé la nation autrefois avant-gardiste, indique le quotidien. «Les pensées en France sont accaparées par le marasme». La désillusion des élites françaises et la montée du Front national sont autant de manifestations de la crise que traverse la France. Le Guardian donne l'exemple du magazine Time qui a inclus Marine Le Pen dans sa liste des 100 personnalités les plus influentes du monde. La seule autre personne française sur la liste est l'économiste Thomas Piketty, l'auteur du best-seller Le Capital au XXIe, note au passage le quotidien.
 
«La représentation de la France comme un pays épuisé et aliéné, corrompu par l'héritage égalitaire de mai 68, incapable de gérer ses immigrés musulmans et de défendre ses propres valeurs est un thème commun défendu par les conservateurs français», souligne le Guardian. Parmi les œuvres les plus vendues figurent L'identité malheureuse d'Alain Finkielkraut (2013) et le Suicide Français de Éric Zemmour (2014). Cette sensibilité morbide (qui n'a pas de véritable équivalent en Grande-Bretagne, en dépit de ses difficultés économiques récentes) est également répandue dans la littérature française contemporaine à l'instar du livre de Michel Houellebecq : La carte et le territoire (2010)», souligne le quotidien.
 
La France est trop centralisée
Si la tradition Jacobine française de concentrer toutes les forces vives a été un atout pour le pays et pour l'émergence de nouvelles idées et courants de pensées, aujourd'hui cette concentration des pouvoirs est un poids pour le pays, souligne le quotidien. L'incapacité de la France à réformer ses institutions est souvent qualifiée de «mal», avec une connotation ambivalente à la religion, souligne le Guardian. L'historien Alain Peyrefitte dénonce la passion de la France pour l'autorité et la centralisation de l'Etat comme Le mal Français. Une obsession qui, selon l'auteur, rend les Français insensibles à l'aspect coercitif et intrusif que peut avoir un Etat fort.
 
La France est hantée par une aspiration à l'universalité
La pensée française est caractérisée par une tendance à la généralisation théorique qui contraste avec le raisonnement empirique cher aux britanniques, souligne le Guardian. Les grands penseurs français considéraient les questions dans leur globalité sans tenir compte des effets particuliers, avance Sudhir Hazareesingh. Il cite ainsi Jean d'Ormesson qui a écrit que «plus que tout autre pays, la France est hantée par une aspiration à l'universalité». Ainsi, les groupes sociaux qui ne seraient pas conformes à ces normes universelles seraient suspectés, ce qui explique l'intérêt de la France pour les théories complotistes, ajoute encore le journaliste.
 
«Mais nous devons garder à l'esprist que, en France en particulier, un retournement de situation est toujours possible: la régénération est l'un des mythes fondateurs de la culture française», conclut toutefois l'éditorialiste. Reste à savoir si cet appel au réveil des intellectuels français sera entendu.