vendredi 12 juin 2015

Résister à la monnaie et se mettre aux SEL


Frappé par le nombre de personnes qui ne peuvent participer à la vie économique et sociale parce qu’elles manquent d’argent, Michel Linton crée avec quelques amis, en 1982, le premier système d’échange local (SEL), Local Exchange Trading Systems (LETS) à Vancouver (Canada). Il sera imité d’abord dans les pays anglo-saxons, avant d’arriver en France, par l’Ariège, en 1994. 
Le principe est simple. Des individus, détenteurs de diverses compétences et demandeurs de différents services décident de s’associer sur un principe de troc amélioré. Offres et demandes de services (location de son véhicule personnel, heure de ménage ou de jardinage, leçon de piano, gardes d’enfants, soutien scolaire, etc.) sont recensées dans un catalogue auquel tous les membres d’un SEL ont accès. On comptabilise les transactions que font entre eux ces membres, à l’aide d’une « monnaie ». Chaque SEL a la sienne, dont la valeur unitaire, parfois liée à la monnaie légale mais le plus souvent au temps passé, fait l’objet d’un accord mutuel. Cette « monnaie » privée soutient des échanges basés sur la valeur-travail ou la valeur-temps. Elle a pour fonction d’être une mémoire des échanges, une trace comptable des transactions réalisées. Elle ne permet cependant pas de sortir de la recherche habituelle de l’échange équitable ou profitable comme dans un marché classique. 

Les SEL se sont considérablement développés et continuent de le faire sur des territoires ruraux comme dans les villes. A la suite d’un procès retentissant dont l’interrogatoire portait, au fond, sur la possibilité de taxer l’entraide, le juge a décidé d’exonérer de TVA et d’impôts les échanges réalisés dans les SEL dans la mesure où il s’agissait d’activités non répétitives et ponctuelles, type « coup de main » et n’entrant pas dans le cadre de l’exercice d’une profession. Par déduction, la compétence professionnelle de l’artisan ou du prestataire de service ne peut être échangée que sur l’espace monétaire. Ce qui interdit aux SEL de sortir de l’échange de services pour menacer l’économie capitaliste... à moins de désobéir, collectivement, à la loi. Il serait bien difficile de poursuivre tous les membres de tous les SEL si ceux-ci décidaient de passer l’intégralité de leurs activités économiques (travail, consommation) dans leurs SEL respectifs... 

Il est intéressant de mettre en parallèle le développement des expériences SEL avec le développement de l’échange-marchandises (barter). A l’aide d’intermédiaires ou de plates-formes Internet spécialisées, des entreprises s’échangent sur un marché du troc des produits et services divers, mais sans circulation monétaire : la monnaie ne sert qu’à comptabiliser des valeurs d’échanges et les dettes sont éteintes par compensation. Les États procèdent depuis longtemps, notons-le, à des échanges internationaux selon des mécanismes semblables. 

Désobéir à l’argent