jeudi 18 juin 2015

Musulmanes, femmes noires : les féministes accusées d'ignorer les minorités


Le voile sera-t-il à l'origine d'une fracture définitive chez les féministes ? La démission de toute l'antenne lyonnaise d'Osez le féminisme ! s'inscrit dans une remise en cause des partis pris d'un féminisme souvent accusé d'être pensé par des femmes blanches bourgeoises, gênées par la question du foulard et insensibles à la question du racisme. 

Le voile signera-t-il une fracture définitive chez les féministes ? C'est en tout cas la question du foulard qui a poussé toute l'antenne lyonnaise d'Osez le féminisme ! (OLF) à démissionner le 27 mai dernier. « Nous souhaitons être solidaires de toutes les femmes et ne plus être complices de la reproduction des oppressions raciales, sexistes et de classes que le fonctionnement d’Osez le féminisme ! perpétue. » Selon les militantes du groupe lyonnais, le positionnement anti-voile d'OLF laisserait « l’islamophobie gangréner la société alors que les femmes en sont les premières victimes » et favoriserait une récupération des causes féministes à des fins racistes. 

Ce sont ces mêmes positions tranchées qui avaient déjà valu aux associations Osez le féminisme !, La Barbe et Les Chiennes de garde d’être perçues comme des mouvements représentatifs du « féminisme blanc » ou « mainstream », c'est-à-dire créés par et pour les femmes blanches, bourgeoises. Des « femmes françaises qui ne sont pas issues de l’immigration », selon Hanane Karimi, porte-parole du collectif Femmes dans la mosquée. Des femmes qui n'ont jamais été victime du racisme, même insidieux : ces questions maladroites « d'où viens-tu ? », ces regards suspicieux dans un magasin, ces CV envoyés qui ne reçoivent jamais de réponse à cause d'un simple prénom jugé « non français »... des discriminations vécues quotidiennement par les unes et totalement méconnues des autres. Si bien que le féminisme blanc oublierait totalement les vrais soucis et les réels problèmes des minorités. 

Un certain sens des priorités 
Du côté d’Osez le féminisme !, l’incompréhension règne. « Certes, il y a des femmes qui, en plus du sexisme, sont victimes du racisme. Mais ce qui nous unit, c’est que partout dans le monde, les femmes sont victimes du sexisme. La domination masculine s’exerce en Inde comme en France, selon les mêmes mécanismes. On combat pour le droit à l’IVG, contre le "féminicide"… Cela concerne toutes les femmes », se défend Rima Achtouk, nouvelle porte-parole de l’association. 

C’est une tradition bien française que de ne pas prendre en considération la couleur de peau, la religion ou les origines. En voulant défendre un universalisme féminin, OLF se retrouve accusée de promouvoir un féminisme qui n’a pas le visage de toutes les femmes. Car sous l’apparence d’une grande bannière internationale du féminisme, les causes primordiales des unes ne sont pas celles des autres. Les combats médiatisés - comme ceux pour le droit à l’IVG et la reconnaissance du mot « féminicide » - et les batailles linguistiques sur le « Mademoiselle » ou « Mme la présidente » semblent bien secondaires aux yeux des autres mouvements féministes. « On reparle sans cesse du droit à l’avortement, de l’homosexualité, du mariage pour tous, alors que ces causes évoluent. Les discriminations, non, explique Hanane Karimi. C'est pourtant un problème fondamental dans une société où une femme ne trouve pas de travail parce qu'elle s’appelle Fatimi, qu’elle est noire ou musulmane. » 

Le voile, un débat qui divise
Quels sont donc les combats sous-représentés ? Du côté des femmes de culture musulmane, c’est la question du voile qui a creusé l’abîme entre elles et Osez le féminisme ! L'association est accusée de rester muette face aux actes islamophobes, alors que près de 80 % de ces actes sont commis contre des femmes, selon le Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF). Elle est aussi accusée de ne pas s'élever contre l'interdiction pour les mères voilées de faire partie des excursions scolaires, contre laquelle se bat l'association Maman toutes égales. Dans son livre Des voix derrière le voile, la journaliste Faïza Zerouala a souhaité donner la parole à ces femmes voilées dont on parle beaucoup mais qu’on entend rarement. Pour elles, le féminisme dans son sens large s’apparente surtout à un ennemi stigmatisant. « Elles ne peuvent pas se retrouver dans un mouvement qui, majoritairement, les considère comme des victimes. Même quand elles font l'objet d'agressions, elles se disent que les féministes ne viendront pas les défendre. »

Et pour cause : l’association soutient depuis ses débuts que le voile est un objet de soumission. Osez le féminisme ! a consacré sa première gazette au thème des femmes et des religions et dressé un portrait au vitriol des croyances, sans verser dans la nuance. « La société patriarcale a utilisé le voile pour marquer les femmes, les inférioriser et les laisser à l’écart, et pire, elle a parfois réussi à les convaincre qu’elles le faisaient de leur plein gré », écrivait ainsi Caroline De Haas, la fondatrice du mouvement, en 2009. Si Rima Achtouk se défend d’une position officielle sur l'interdiction du voile, elle n'hésite toutefois pas à avouer : « Nous sommes une association laïque. Pour nous, les religions oppressent les femmes et font peser une quantité d’interdits sur elles. En tant qu’entité féministe et laïque, oui, on dit que le voile oppresse les femmes. » 

L’éternel débat revient sur la table : le voile est-il un symbole d’aliénation ou de liberté à disposer de son corps ? Le dialogue entre les deux parties semble difficile tant chacune reste persuadée du bien fondé de son opinion. Les avis paraissent inconciliables sur une question centrale dans la définition de la « femme libre » et empêchent les unes et les autres de militer côte à côte pour les autres causes des femmes. OLF tente une ouverture quelque peu maladroite. « Ce n’est pas un rejet de la culture mais une critique politique… Beaucoup de gens ne se rendent pas compte qu’ils sont oppressés. » Qu’adviendrait-il si une femme voilée venait adhérer à l’association qui plaide pour l’interdiction du voile ? « On l'accepterait, on ne lui demanderait pas de l’enlever. Cela doit venir d’elle-même. » 

Pour les musulmanes militantes, la position d’OLF est insultante, intolérante et infantilisante. Elles répliquent aux arguments anti-voile par des comparaisons cocasses. « Ce sont les mêmes types de discours que ceux tenus par les religieux sur les femmes en minijupe, rétorque Hanane Karimi. Ce sont des femmes aliénées, incapables de faire des choix libres et conscients : elles sont forcément instrumentalisées. » « Est-ce qu’on va refuser une femme qui a des seins refaits parce que ce serait une forme de domination ? On n'a pas à dire quelle façon de s’habiller est féministe ou ne l'est pas », s’insurge la militante et fondatrice du collectif Les Indivisibles, Rokhaya Diallo, qui voit là-dedans un « paternalisme » réduisant les pratiquantes à des « mineures » et « tirant ses ressorts dans les racines de la colonisation »

Un féminisme de récupération politique ? 
La jupe et le voile semblent ne pas pouvoir aller ensemble. C’est bien ce qui est reproché au « féminisme blanc » : déterminer, selon ses propres critères, le « bon féminisme », au risque de faire taire la voix des autres. « C’est ce genre de féminisme qui fait de Malala le symbole de "la petite musulmane qui a subi les violences des talibans", s'agace Hanane Karimi. Moi, je n’ai pas la prétention d'aller sauver les femmes du Maroc. Je veux juste aider des femmes françaises musulmanes. » Ce monopole du « bon féminisme » surmédiatisé a éveillé les soupçons de certains : le féminisme blanc bien pensant ne serait-il pas un instrument de récupération politique ? OLF a été créé en 1999 par Caroline De Haas, alors membre du PS, avec des militantes proches du Planning familial, d’EELV, du Front de gauche et de l’UNEF. L'association milite pour l’abolition de la prostitution et le mariage pour tous au moment même où des projets de loi concernant des deux questions voient le jour. « Il aurait été bien que le féminisme ne devienne pas un instrument politique», s’attriste Hanane Karimi. 

L'invisibilité des femmes noires 
Les femmes noires se sentent aussi oubliées du « féminisme mainstream », auquel peu d’entre elles adhèrent. « Je regarde OLF et je ne vois que des blanches, constate Rokhaya Diallo. Quand on est une organisation qui vise à promouvoir l’égalité hommes-femmes, on doit mettre en place des dispositifs pour ouvrir cette organisation à tout le monde. » 

Beaucoup, considérant leur couleur de peau comme un détail dans la lutte pour l'égalité, ont cru qu'un féminisme universel était possible. Jusqu'à ce que le racisme les rattrapent. Amandine Gay, aujourd’hui militante afro-féministe, a commencé à militer à OLF. « C’est là que j’ai appris que j’étais noire. » Elle raconte, dans une vidéo de la blogueuse afroféministe Mrs Roots, comment elle s’est sentie être la « caution noire » de l’association. « Le problème d’OLF est que les militantes avaient des prises de position contre le voile et pour l’abolition de la prostitution. Mais OLF n’a pas de femmes voilées dans son association, très peu de musulmanes, très peu de femmes non blanches et pas non plus de travailleuses du sexe. Au bout d’un moment, tu te demandes "pourquoi vous êtes là à avoir des avis et des prises de position sur des choses qui ne vous concernent pas ? Est-ce que les personnes concernées ne sont pas les mieux placées pour avoir la parole là-dessus ?" La confiscation de la parole m’est devenue insupportable. (...) J’avais envie de dire : "Arrête de parler de ce que tu ne connais pas !" Le premier pas pour aider les gens, c’est de la fermer et de les écouter. » Depuis, Amandine se déclare afroféministe. Elle travaille actuellement sur un documentaire retraçant les parcours de jeunes femmes noires en France, baptisé Ouvrir la voix. 

Quelles sont les spécificités des femmes noires en France ainsi ignorées du « féminisme mainstream » ? Récemment, la série documentaire Flâner donnait la parole aux Noirs de toute l’Europe, pour qu’ils témoignent, racontent et partagent leur quotidien. Il en ressort une solitude et une mise de côté, qui, selon eux, est un vestige d’un colonialisme les désignant toujours comme les « autres ». Les filles noires se sentent toujours comme l’exception, la minorité isolée. Elles considèrent être invisibles dans les médias, la publicité et même dans les rayons de supermarché. « Pour nous, il est essentiel de pouvoir aller à Monoprix et trouver du shampoing pour notre type de cheveux, explique Rokhaya Diallo. Pour les associations féministes, cela va sûrement sembler superficiel »

Féministes traditionnelles et afroféministes ne partagent pas les mêmes considérations quant à la beauté physique et à l’utilisation du corps féminin par exemple. « Les féministes blanches veulent se départir des attributs de beauté que les diktats leur imposent et qui les infériorisent vis-à-vis des hommes, explique Rokhaya Diallo. Mais pour les Noires, auxquelles on a toujours dit que leurs traits étaient laids, le fait de se battre pour que ces attributs soient reconnus comme beaux prend tout son sens. Notre revendication est d’affirmer que notre corps est aussi beau que les autres alors que nous sommes invisibles médiatiquement. » Quand de rares figures émergent, elles sont souvent pointées du doigt comme contraires aux principes du féminisme, à l’instar de la rappeuse Nicki Minaj, qui utilise son corps à l'envi dans des clips hyper sexualisés. Pour Rokhaya Diallo, elle est au contraire l’exemple d’un nouveau langage féministe. « Elle fait exploser les codes du féminisme classique. Elle est maîtresse de son expression et symbolise l’affirmation d’un corps noir dans un espace féministe blanc, qui a des codes en termes de courbes et condamne les femmes qui font des choix alternatifs. » 

L'histoire et la couleur de peau comme fiertés 
Les afroféministes ne veulent pas gommer leur identité noire sous la bannière du féminisme universel, mais au contraire la revendiquer comme un vecteur primordial de leur identité. Le collectif MWASI déclare se battre pour un féminisme qui rende la femme « fière de sa peau (noire, métisse...) et de son identité », pour que les femmes puissent « croire en leur propre puissance, en leurs capacités en tant qu’afrodescendantes ». Leur programme figure sur leur page Facebook (elles n'ont pas souhaité nous parler) : « Marquer notre attachement à l'Afrique à son histoire », « ne jamais oublier les épisodes de la colonisation, de l'esclavage et ainsi que tous les autres moments de l'histoire où les peuples afros ont été exploités »... 

La fragmentation est dans l'air du temps. Chacun veut parler de ce qu'il est, de son identité, et n'entend plus transiger, au risque de se refermer sur lui-même. Même les tentatives pour réunir tous les mouvements à travers le « féminisme intersectionnel », un nouveau concept né aux États-Unis dans les années 1990 semblent biaisées. Officiellement, il s'agit de croiser les problématiques de genre, de race et de culture, au-delà de la seule classe sociale, en prônant l'ouverture. Une sorte de féminisme commun, où chaque particularité peut s'exprimer. En théorie. Le 14 juin aura lieu une journée de l’intersectionnalité, organisée notamment par les Assiégé-e-s, journée durant laquelle tous les ateliers seront « en non mixité racisé(e)s ». Comprendre : pas pour les Blancs.