vendredi 26 juin 2015

Francfort, le 18 mars 2015

 
À la longue, on a fini par comprendre que l’objection contre les contre-sommets fait elle-même partie du rituel des contre-sommets : « Bah, pourquoi aller précisément là où la police vous attend ? Pourquoi ne pas lancer le même jour des actions décentralisées contre les banques plutôt que vous concentrer tous à Francfort ? Pourquoi ne pas agir directement là où nous vivons ? » Eh bien, peut-être que s’il y a là tant de policiers, c’est qu’il y a aussi beaucoup de manifestants, et que cela peut être intéressant, pour une fois, de s’éprouver aux côtés de tout un tas de gens d’autres pays, que l’on ne connaît pas et que l’on pourrait, qui sait ?, rencontrer. Un peu plus, et l’on vous explique que c’est une concession au « Spectacle » que de mener une offensive franchement osée en plein terrain adverse. Déjà, avant Gênes, en 2001, des anarchistes plus ou moins anti-industriels, ou vaguement insurrectionnalistes, s’étaient ridiculisés en avançant ce genre d’arguments. Pour preuve qu’il s’agissait bien là d’arguments dictés par la peur, et non d’authentiques considérations stratégiques : on n’a jamais entendu parler de leur série d’« actions décentralisées » ; elles poussèrent la lutte contre « l’existant » jusqu’à être elles-mêmes à peu près inexistantes.
 
Il faut dire que l’adversaire a instillé la peur si profondément dans nos cœurs que l’idée même de faire, comme cela tombait sous le sens il y a quinze ans, une tournée de présentations publiques autour des manifestations et blocages qui se préparaient pour perturber l’inauguration du nouveau siège de la BCE, n’est manifestement venue à l’esprit de personne en France. L’antiterrorisme est passé par là : chacun anticipe déjà la conspiration terroriste internationale à quoi la DCRI l’accusera d’oeuvrer, et les témoignages fantaisistes du prochain Mark Kennedy, délirant sous X comme d’autres sous acide.
 
 
La réussite de Francfort se situe sur ce terrain-là : celui de la confiance en soi, de l’épreuve de notre propre puissance. Pour ce qui est du « spectacle », l’attentat du Bardo à Tunis le même jour l’a emporté haut la main. Il a même totalement éclipsé, de ce point de vue, l’événement de Francfort.
 
Il faut bien admettre que le théâtre des opérations ne se présentait pas au mieux : les deux derniers Blockupy avaient été des désastres en 2012 et 2013, la police avait littéralement écrasé les manifestants de son omniprésence, se jouant de toute restriction légale à son action. Souveraine, décomplexée, elle avait placé au-dessus de toute loi l’accord passé entre l’État allemand et la BCE qui stipule que le premier s’engage à garantir l’indépendance et l’intégrité physique de la seconde, à la rendre en quelque sorte inatteignable depuis ses hauteurs abstraites. Cette fois, la police avait d’abord annoncé une mobilisation de 8 000 hommes, puis de 9 000 ; les comptes étaient à 9 800 à l’approche du jour J, et toute la ville avait été décrétée « zone de danger », c’est-à-dire : zone de souveraineté policière. Il y allait dans cette arithmétique de la répression d’une subtile guerre psychologique, visant à dissuader les manifestants potentiels de faire le voyage. Dans le même esprit, la mairie se refusa, chose exceptionnelle en pareille circonstance, à concéder le moindre lieu où des manifestants pourraient être hébergés. Même pas un stade, ou une école, permettant de les surveiller, ou de les passer à tabac le cas échéant. La mairie de Francfort est particulièrement mal fondée, à présent, à se scandaliser de l’outrage que lui ont fait subir les émeutiers ; et elle le sait.
 
 
Dans un premier temps, à la fin des années 1990, les contre-sommets ont surpris les dominants. Passé leur premier désemparement face à cette étrange forme de surgissement politique, ils rodèrent leurs stratégies. D’un côté, l’Union Européenne pilota une infiltration massive des milieux concernés ; de l’autre, on déroba toute cible aux manifestants en se réunissant dans les lieux les plus reculés, voire en ne se réunissant plus du tout, du moins pas publiquement. Ainsi en juillet dernier, un sommet européen sur « l’emploi des jeunes » devait se tenir à Turin où devait être présentées le genre de « solutions innovantes » qui divisent votre salaire par deux ; il fut décommandé et déplacé, au vu de l’ampleur des manifestations qui s’auguraient. Draghi ayant eu l’idée stupide de faire de l’inauguration du nouveau siège de la BCE à Francfort une « grande fête populaire », il était devenu impossible de simplement renoncer à l’événement, sauf à concéder l’étendue de son impopularité. Il crut tout aussi bêtement qu’il désarçonnerait la contestation en se contentant d’inviter, à défaut de « grande fête populaire » en présence des chefs d’État de l’Union tout entière, les seuls banquiers centraux. Il n’en fut rien. Ce recul enhardit plutôt ses opposants.
 
Depuis qu’elle a dû faire face à un mouvement autonome peu commode, la police allemande a pris l’habitude de gérer les foules par écrasement. Elle s’attache, par la concentration de ses effectifs comme par l’omniprésence de ses dispositifs (hélicoptères, caméras, etc.), à dominer la situation de telle façon qu’elle n’a même plus à craindre de lancer parmi les manifestants de petites escouades mobiles d’agents qui interdisent toute prise en masse de la foule, celle-ci ne parvenant jamais à devenir compacte face à l’adversaire. Elle s’attaque à la possibilité même du geste émeutier, faisant anticiper à chacun son extraction de la foule et son arrestation au moment même où il en conçoit l’idée. Elle a ainsi réussi, par endroits, à induire une véritable culture de l’impuissance parmi les linksradikalen.
 
 
Le contre-coup de cette habitude de dominer est que lorsqu’elle est débordée, elle ne sait plus du tout à quel ordre se vouer. Elle se prend les pieds dans ses chaînes hiérarchiques. Elle manque de réactivité. Elle ne comprend plus rien. Elle improvise, et mal. C’est ce qui s’est passé à Francfort ce 18 mars. La lourde machine de la police allemande a perdu le contrôle de la situation parce qu’un groupe de quelques centaines de gens en noir se sont levés un peu plus tôt que prévu et n’ont pas respecté le plan de bataille. Partant de l’université vers 5h30 du matin, une flèche de destruction salutaire s’est enfoncée dans la métropole d’ouest en est, suivant une trajectoire incurvée, attaquant systématiquement toutes les forces de police qu’elle croisait sur son chemin, saccageant les sièges des multinationales comme les magasins attachés à ce genre de population, détruisant le « mobilier urbain » comme les succursales des banques, brûlant les voitures de police non moins que les barricades qu’elle dressait sur son chemin pour bloquer et la ville et la mobilité des forces adverses, s’attaquant pour finir à un commissariat avant de s’évanouir. Ce qui caractérisa ce cristal de masse tout le temps de sa brève existence fut son extrême mobilité tactique et son audace : il n’est pas courant, lorsque cinq fourgons de police anti-émeutes se positionnent afin de déverser des robocops et de bloquer une rue aux émeutiers, que ceux-ci se précipitent sur eux et les fassent fuir, plutôt que le contraire. À 7 heures du matin, cette menée sans visage avait fait toute son œuvre. Mais elle posa l’ambiance de la journée, comme un message de bienvenue disant à tous ceux qui étaient en train de confluer vers Francfort : « Mettez-vous à l’aise. Faites comme chez vous. La ville est à nous. ». Elle ne fut qu’un des « doigts » qui vint fondre ou rebondir sur la « zone rouge » cernée de barbelés derrière quoi la BCE se trouvait retranchée. Il est impossible de rendre compte de tous les autres coups d’audace qui ponctuèrent cette matinée et qui répandirent la plus grande confusion dans les plans policiers. Il est difficile de décrire autrement que par images comment la normalité capitaliste fut suspendue, une journée entière, dans ce cœur pulsant de la finance mondiale qu’est Francfort. Des curieux déambulant entre barricades de pneus fumants et trottoirs dépavés. Un attroupement composé à part égale de masqués vêtus de noir et de manifestants portant des cagoules arc-en-ciel. Un jet de pierre sur un camion de police d’où émane une voix de femme rappelant opportunément que « jeter une pierre sur un véhicule de police est un délit ». Le soleil se levant sur le gratte-ciel de la BCE avec en premier plan une voiture sérigraphiée en train de se consumer. Ce tag « economy is stupid » ou cet autre « Guccio siempre con noi » ou cet autre « Fradin nique la BCE ». La nuit, une masse d’ombres noires se projetant sur un immeuble bancaire illuminé de l’intérieur, avec tout au fond de l’immense hall un gardien derrière un immense comptoir, et le verre de la façade qui tombe sous les coups, lentement, comme pris de lassitude, sur une lumière blanchâtre. L’asymétrie appartient à ceux qui se lèvent tôt.
 
Au rayon « statistiques », les journaux disent qu’il y aurait 90 policiers blessés dont 8 par jet de pierre, une dizaine de voitures de police incendiées, 2 camions de pompiers attaqués, 6 000 manifestants lors des blocages, 17 000 dans la manifestation de l’après-midi. Certains représentants de Blockupy ont regretté la tournure des événements, d’autres se sont réjoui « que la résistance ait enfin trouvé le chemin de Francfort ». Tous les partis ont fermement condamné la violence et l’ensauvagement (Verrohung) des manifestants. Les Verts ont dénoncé le « cynisme insupportable » des organisateurs qui ne les condamnent qu’à moitié et leur témoignent de la compréhension. Le président du principal syndicat de policiers du Land a déclaré qu’il n’a pas le souvenir d’affrontements aussi durs en Allemagne depuis qu’il est dans le métier, que les attaques ont atteint là un niveau « presque insupportable » ; il s’est étonné de la bonne organisation des opposants au capitalisme : « En 38 ans de carrière, je n’ai jamais vu une aussi bonne logistique », a-t-il ajouté. En vérité, une fois mise de côté l’hypocrisie générale, chacun sait que Francfort méritait les coups qu’elle a pris ; et qu’au vu de ce que la BCE a fait en Grèce et ailleurs, elle ne fait que commencer à payer. Quant à la police allemande, les témoignages larmoyants de ses jeunes recrues décrivant en pleine page dans les journaux la peur qu’ils ont éprouvée à lire tant d’incompréhensible haine dans les yeux des manifestants, alors qu’ils sont eux aussi des humains, avec une femme, un chien et des enfants, ne feront oublier à personne les Blockupy précédents et la brutalité usuelle de l’institution. «
 
 
La fécondité de l’action véritable réside à l’intérieur d’elle-même », observait Benjamin, c’est-à-dire que le succès de Francfort réside dans la façon dont nous l’avons éprouvé et vécu, dans les complicités qui s’y sont trouvées ou renforcées, dans les possibles que cela nous a fait entrevoir, dans le regain de courage que nous y trouvons, ou pas. Francfort se comprend comme la première étape d’un plan d’attaque contre des « cibles logiques ». Un bref article sur Internet introduisait Francfort en ces termes : « Dans le contexte de contre-révolution massive que nous subissons depuis janvier en France, il faut contre-attaquer. Contre-attaquer non pas là où on nous attend, ni surtout dans le cadre que l’on nous fixe – le cadre national. Il faut frapper au niveau même où l’attaque est pensée et coordonnée : le niveau européen. » Il faut absolument faire en sorte de ne pas réinitier un nouveau cycle de contre-sommets. Il faut que le temps qui s’écoule entre deux dates de retrouvailles offensives soit un temps plein, plein de rencontres, de discussions, d’élaborations, de circulations, de constructions. Aussi parce qu’une offensive ne peut consister dans la répétition de la même tactique, contre quoi l’ennemi finit toujours par s’immuniser. Et il faut bien se retrouver ailleurs que dans les moments critiques pour penser des tactiques inédites. À nous de réussir ce qui a été raté dans le mouvement anti-globalisation – à nous d’en faire le tiqqun.