mardi 19 mai 2015

Qu’est-ce que le bien commun ?


Le bien se prend dans l’être des choses ; il est ce à quoi toute chose tend spontanément pour elle-même ; il est donc pour tout être sa fin, à laquelle sont ordonnés tous ses actes comme à sa perfection ; toute chose et tout être tend ainsi naturellmt à son bien propre. Propre s’entend selon l’individu, et c’est le bien particulier, personnel, par nature incommunicable, exclusif de tout autre bien singulier ; ou bien selon la nature ou l’espèce : c’est en ce sens qu’on dit d’une chose qu’elle est appropriée à une autre, quand elle lui convient selon ce qu’elle est ; c’est, par conséquent, la nature même de ce dont on considère le bien qui est principe de ce bien. 

Commun se dit de ce qui est relatif à plusieurs ; parler du bien commun de la société, c’est donc parler du bien tel qu’il est celui de chacun des membres de la communauté politique, communauté dans laquelle chacun trouve pour soi-même un bien analogue à celui des autres… Mais cela ne signifie pas que le bien commun est commun parce que chacun en tire pour lui-même un parti égal aux autres : une société est justement dite individualiste, où le bien politique est ordonné au bien de chaque individu pris séparément des autres et de la société tout entière ; c’est alors l’individu qui est la mesure du bien, qui n’est appelé commun qu’à proportion qu’il est réparti entre les particuliers. Dans une telle société l’État a tendance à se constituer lui-même en entité particulière œuvrant à son bien propre exclusif, agissant finalement à la manière d’un tyran

C’est ce à quoi l’on assiste dans le Contrat social de Jean Jacques Rousseau, dont la pensée politique moderne a hérité l’essentiel de ses articulations. Par le contrat social, chacun « met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons encore chaque membre comme partie indivisible du tout. » Cette volonté générale n’est la volonté d’aucun en particulier, ni la somme des volontés particulières qui se sont aliénées en elle, et dont elle est la « direction suprême ». Elle n’est pas pour autant volonté commune ordonnée au bien commun : instituer une société ne peut se faire, pour Rousseau, sans « changer pour ainsi dire la nature humaine, … transformer chaque individu » Cela exige qu’on « …ôte à l’homme ses forces propres pour lui en donner qui lui soient étrangères, et dont il ne puisse faire usage sans le secours d’autrui ». 

Cela signifie que les intérêts particuliers ne peuvent être réconciliés que s’ils sont neutralisés dans l’égalité, et les individus rendus tout à fait dépendants de la volonté générale. La première précaution de l’État est alors de maintenir l’individu dans l’isolement où il tient sa vie et sa volonté de celles du tout : n’existant que pour lui-même il n’existe que par le tout. 

A la suite, la Révolution supprime les corporations de telle façon qu’il n’y ait plus, dans l’État, « que l’intérêt particulier de chaque individu, et l’intérêt général ». Ne peut être admis comme utile aux gens que ce qui ne contredit pas l’intérêt propre de l’État, et c’est l’intérêt général qui détermine ce qui est utile à chacun. De la substitution de l’intérêt général au bien commun résulte donc une certaine tyrannie de la société sur l’homme ; et cela se fait au nom de la dignité de l’individu. C’est en réalité parce qu’on ne veut rien reconnaître d’originairement commun à l’homme et à la société qu’on interdit tout véritable bien commun. Pour ceux qui ne veulent rien voir en l’homme que sa liberté, la société ne peut être un bien que négativement, parce qu’elle est, de fait, un mal nécessaire, tout ordre antérieur à la liberté de l’homme étant contraire à cette liberté et une offense à sa dignité d’homme. 

Aristote voyait dans la cité un fait de nature, ce qui se voit notamment dans le fait que les hommes ont en commun l’amour naturel du bien et du juste : parce qu’ils sont libres, il leur appartient de rechercher le bien commun, qui n’est pas donné ou réalisé par nature, pas davantage que le bien particulier qui dépend de l’intelligence que chacun en a pour soi-même. Or la communauté du bien commun n’est justement comprise que comme antérieure aux particuliers, comme la fin est antérieure à ce qui tend vers elle, comme la vérité est pour chacun le meilleur de son bien singulier auquel elle est naturellement antérieure, désirable pour elle-même en tant qu’elle est susceptible de se communiquer et d’enrichir tous ceux qu’elle touche sans rien perdre d’elle-même. 

Saint Thomas d’Aquin insiste particulièrement sur le fait qu’aimer le bien commun, c’est l’aimer non pas d’abord en tant qu’il est aimé par ceux qui en bénéficient, mais dans son incommensurabilité par rapport au bien particulier ; en ce sens, aimer son bien privé d’un amour juste c’est l’aimer pour l’amour du bien commun. L’amour du bien commun n’est, en réalité, pas autre chose que la charité qui est amour de Dieu cause de tout bien et fin de toutes choses, c’est-à-dire bien commun suprême ; et c’est en tant que telle seulement qu’elle est amour du prochain ; c’est ainsi que notre salut dépend de notre amour du prochain qui est essentiellement amour du bien commun. Aimer Dieu autrement que comme le bien commun suprême, exemplaire de tout bien, ce serait l’aimer pour soi-même, comme un bien particulier. La charité est ainsi par excellence la vertu du chef politique, dont la légitimité dépend du soin qu’il met à conserver le bien commun, pour le plus grand bien des particuliers. 

Le bien commun n’est naturellement pas contraire à la liberté des êtres singuliers ; mais notre liberté n’est pas sans liens. C’est pourquoi l’on ne peut inverser l’ordre des biens et cultiver le bien commun pour l’assujettir à son bien privé, car c’est prétendre disposer de ce de quoi nous tenons ce que nous sommes, jusqu’à notre bien particulier lui-même. C’est précisément en ce sens que le bien de la société politique est éminemment plus un bien que le bien d’un seul pris à part et se voulant à part, émancipé de tout ordre supérieur à celui de sa volonté, ainsi que les modernes s’imaginent volontiers l’homme dans sa dignité la plus haute… 

C’est à rappeler ces principes essentiels que Charles De Koninck a consacré tant d’efforts au début des années 1940, dans la controverse qui l’a opposé au personnalisme et à Jacques Maritain. Le personnalisme a pour objet de réhabiliter la personne, côté noble de l’homme en qui se sont développés de mauvais penchants à mesure que les mentalités, de moins en moins réglées par la spiritualité, se sont tournées vers l’individualisme, l’égoïsme consumériste et matérialiste. Le personnalisme propose une « refonte générale » de l’ordre social, radicalement chrétienne. Cette philosophie reconnaît à la personne « une dignité absolue parce qu’elle est dans une relation directe avec l’absolu, dans lequel seul elle peut trouver son plein accomplissement » ; elle vaut plus que tout le reste et ne se subordonne à rien. La personne existe dans l’univers comme un tout indépendant, « en face du tout transcendant qui est Dieu », écrit Jacques Maritain. 

Quel peut donc être le bien commun dont cette société ennemie de l’individualisme capitaliste est si soucieuse, quand chacun de ses membres la transcende et se la subordonne par sa dignité de personne ? 

La société étant « un organisme fait de libertés », le bien commun est bien d’un tout formé de touts ; ainsi ce que Maritain appelle « la vraie cité des droits humains » est fondée « sur la notion authentique du bien commun, qui est autre chose que la collection des biens privés, mais qui demande à se reverser sur les personnes individuelles, implique le respect effectif de leurs droits, et a lui-même pour élément essentiel leur accession au maximum de liberté compatible avec les conditions historiques données … » Ce qui est manifeste ici, c’est que loin de l’emporter en dignité sur le bien singulier, le bien commun est subordonné au bien singulier comme à sa fin. Ce bien commun n’est, en somme, pas vraiment commun mais plutôt le bien des touts juxtaposés dans leur relation très personnelle avec l’absolu. 

Maritain perd de vue que si l’homme n’est pas exclusivement ordonné au bien de la société politique, et si toutes les choses de la cité n’ont pas nécessairement Dieu pour objet, c’est néanmoins suivant une même et unique nature que l’homme est à la fois appelé à la béatitude et citoyen du royaume terrestre : c’est donc à la fois en tant qu’il est citoyen et père de famille qu’il est ordonné à Dieu. C’est personnellement qu’on est appelé à la béatitude, mais ce n’est pas comme pur singulier, en raison de la pure individualité ou personnalité, comme si Dieu nous était dû du seul fait qu’il nous a créés à son image. 

Telle est, en substance, la critique que Charles De Koninck, reprenant saint Thomas d’Aquin, oppose au personnalisme. Il est parfaitement clair que reconnaître en Dieu le bien commun suprême, exemplaire du bien commun politique, c’est aimer le bien commun de la cité comme plus divin que le bien de la personne prise en elle-même, par amour de l’ordre que Dieu a mis entre ses créatures, et c’est par conséquent justement inscrire le politique dans l’économie du salut, en sorte que vertus politiques et vertus théologales sont cohérentes entre elles. 

Cette critique que fait De Koninck des errements personnalistes vaut en définitive pour toutes les fausses conceptions du bien commun, car toutes procèdent de l’idée que l’homme est à soi-même son bien le plus grand, sa fin la plus haute et l’unique principe de son progrès.